"Bookstagrameurs" ultramarins: quand la lutte contre le racisme passe aussi par la lecture

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La Booktillaise
©Élodie-Aude Arnolin - La Booktillaise
Qu'il s'agisse de recommander des auteurs et autrices des Outre-mer ou de conseiller des livres pour comprendre les inégalités et lutter contre le racisme, les "bookstagrameurs" ultramarins donnent de la voix. La mort de George Floyd aux États-Unis a donné un regain à la mise en avant de ces œuvres.
La mort de George Floyd aux États-Unis a déclenché à travers le monde un (r)éveil concernant la lutte contre le racisme. Partout, dans les rues, sur les réseaux sociaux, de nombreuses voix s'élèvent pour dénoncer les actes racistes mais aussi, le manque de représentation des personnes non-blanches dans l'ensemble des médias. Un vide qui conduit à l'ignorance et parfois pire, à la violence. 
 

Représentations

Parmi ces voix figure Élodie-Aude Arnolin, alias LaBooktillaise sur les réseaux sociaux. Cette étudiante Martiniquaise de 23 ans  est une "bookstagrameuse" : une Instagrameuse spécialisée dans les recommandations d'œuvres littéraires.

Sur son compte, elle partage ainsi ses nombreuses lectures et met notamment en avant les auteurs et autrices des Outre-mer. D'autres bookstagrameuses également issues des Outre-mer font un travail similaire : Maddysbook, Melody__t, MissVoltan... Parmi les noms cités, Maryse Condé, Aimé Césaire, Frantz Fanon, Estelle-Sarah Bulle ou encore Simone Schwartz-Bart.
 
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[Conseil lecture] Cette année est compliquée pour tout le monde. Nous avons tous traversé des choses hors normes et depuis qq jours les émotions sont à fleur de peau. Mes mots sont passionnés et souvent maladroits/mal interprétés. J’ai créé ce compte pour partager mon amour des livres mais aussi pour montrer qu’il y avait un public noir pour la littérature « mainstream » même si nous y sommes peu représenté et souvent que sur des thèmes précis. Beaucoup de mes amis booskstagrameurs•ses noirs•es ont fait le choix de mettre en avant les auteurs afro-descendant car peu lu par le tout public. Je trouvais ça top mais pas assez pour moi... J’ai le rêve fou qu’un jour comme moi je me projette qd les personnages sont blancs, les blancs se projettent si l’histoire n’est qu’avec des noirs. Que les auteurs blancs contemporains incluent dans leur roman des personnages racisés dans leur réalité actuelle et pas uniquement dans le passé coloniale. Que les maisons d’éditions mettent des noirs sur les couvertures des livres et pas que pour les essais. Je vois des recommandations et souvent ce ne sont que des auteurs américains, qui ne parlent pas de la réalité des Afro-descendant en Hexagone. La France a un lourd passé coloniale qu’elle n’assume pas au quotidien, ni dans les livres d’histoires qui sont dans les écoles de nos enfants! Instruisons nous par la lecture mais avec NOS auteurs francophones. Une liste non exhaustive : - Maryse Condé - Ernest Pépin - Gisèle Pineau - Leonora Miano - Disiz la peste - Raphaël Confiant - Aimé Césaire - Frantz Fanon - Simone Schartz-Bart - Estelle-Sarah Bulle - Françoise Vergès - Dany Laferrière Et tous ceux que je ne connais pas encore. (D’ailleurs je prend les recommandations avec plaisirs 😉) Du côté anglo-saxon saxon il y a aussi de très bon auteurs: - Chimamanda Ngozi Adichie - Maya Angelou - Barack Obama - Angela Davis - Ta-Nehisi Coates - Brit Bennett - Angie Thomas - Zadie Smith - Alice Walker - Jesmyn Ward - James Baldwin - Jamaïca Kindcaid. Ouvrons nos esprits par la littérature mais pas uniquement avec celle qui nous arrange, choisissons des livres qui nous dérangent! #maddysbooks

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Un travail encore plus précieux dernièrement : "Les livres permettent de faire connaître nos luttes et nos combats à ceux qui n'en ont pas conscience", explique Élodie-Aude. 

Car ces suggestions de lecture ne s'adressent pas qu'aux personnes concernées. Ces livres peuvent être des outils pour apprendre à être des "allié.e.s". "J'ai reçu énormément de messages de gens qui ne se rendaient pas compte de ce qui arrivaient aux personnes racisées", raconte Élodie-Aude à Outre-mer la 1ère. "Des personnes m'ont dit "je suis désolé.e, qu'est-ce que je peux faire", et ça c'est vraiment génial". La Foyalaise se réjouit de voir que "les choses changent" : 

Je comprends que des gens n'osent pas prendre la parole, que des personnes ne se sentent pas légitimes. Mais ils le sont et qu'ils partagent la parole des concerné.e.s, ça prend deux secondes et il faut relayer, montrer ce qu'on fait. Ce qu'il se passe, ça concerne tout le monde. Les noir.e.s en premier, oui, mais ensuite, tout le monde : c'est un être humain. 


Un être humain dont tout le monde doit, mais aussi peut parler, explique la jeune femme qui écrit elle-même des nouvelles : "Les auteurs non-racisés ont le droit d'écrire sur les communautés mais ils n'ont pas le droit d'écrire n'importe quoi". Il existe aujourd'hui des "sensitivity readers" qui collaborent avec les maisons d'édition pour vérifier que les ouvrages à paraître ne contiennent pas d'erreurs et de clichés qui pourraient blesser les communautés concernées. 
 

Le pouvoir des livres pour enfants

En ce sens, l'apprentissage prôné par Élodie-Aude doit aussi commencer dès l'enfance. "Voir dans les livres qu'à chaque fois je ne retrouve pas ma couleur, mes cheveux, ça crée de sérieux problèmes identitaires", note-t-elle. Quand on est enfant et qu'on ne voit pas dans les livres, "on se demande si on est important", "si [sa] peau a un problème", si on a "la mauvaise texture de cheveux". 

On a envie de ne plus se ressembler et de ressembler aux personnes qui sont dans les livres. Et souvent, ce sont des personnes blanches.

 
Dans une longue vidéo publiée sur son compte, la bookstagrameuse raconte ainsi son propre rapport à ses cheveux, les défrisages pour avoir l'air de l'actrice d'une série en vogue, l'absence de modèles qui lui ressemblaient dans les médias en général. "J'ai pleuré en lisant "J'ai mal à mes cheveux", un livre pour enfants de 15 pages !", confie-t-elle. "Beaucoup d'enfants en auraient eu besoin", mais aussi les parents "qui ne savent pas toujours". 
 
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Je parle ici de l'importance de la diversité et de la représentation des minorités et racisés dans les medias mais surtout dans le milieu littéraire De la façon dont cette NON représentation cause chez nous et ce qu'elle pourrait accomplir si elle existait Je parle un peu de moi, de mon vécu, de mon parcours et de ce que je constate depuis toujours de ce monde Une fois de plus, les livres nous permettent de nous instruire, de nous élever mais ils peuvent aussi faire mal quand ils ne sont pas adaptés pour nous Le sujet était surtout les violences policières et le racisme. Le fait que de tel livre parlent de nous et pour nous mais la façon dont il permet à ceux qui n'ont pas conscience de nos luttes et combats d'en prendre connaissance.

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Du travail dans les maisons d'édition

Aujourd'hui étudiante en DUT gestion des entreprises et des administrations, Élodie-Aude songe de plus en plus à s'orienter dans l'édition. "Il n'y a pas assez de livres sur ça", souligne-t-elle à regret, "et on ne devrait pas avoir à réclamer ça en 2020". "Et il y a aussi le problème des couvertures de livres avec des personnages blancs sur les couvertures alors que les personnages sont noirs dans le livre", note Élodie-Aude dans un rire indigné. 

Peut-être que les maisons d'édition ont peur que ça ne se vende pas. Mais c'est faux !  Nous les racisés nous sommes là, en France. Et aussi dans les départements et territoires d'Outre-mer où nous sommes majoritairement noirs et où on lit. Nous existons. On aimerait avoir un peu de représentation. On ne demande pas que seulement cette catégorie soit représentée, on dit que nous on veut l'être aussi.


Être représenté, oui, mais pas uniquement dans les combats : "On veut des livres qui racontent nos luttes pour que les autres puissent les voir mais aussi des livres qui nous représentent mais nous permettent de mettre de côté nos oppressions et de ne pas exister qu'à travers ça", explique Élodie-Aude. Et de conclure : "Les gens ne comprennent pas qu'un livre peut tout changer.
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