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Tressé, locksé, en afro ou en vanille... le cheveu dit naturel - ou texturé - peut se coiffer de façons très différentes! Mais rares sont les salons de coiffure, dans l'Hexagone, capables de s'occuper de ce type de cheveux. Et pour cause, en  2019, la formation aux cheveux dits "naturels" est toujours quasi inexistante en France.  Alors que le Natural hair academy bat son plein à Paris ce week-end, La 1ère fait le point.

Peu de salons spécialisés dans les cheveux frisés, crépus, bouclés

"Ohlala, vous avez beaucoup de cheveux ! C’est sec ! Il faut les défriser, comme ça vous aurez moins de problèmes, et pour nous ce sera moins compliqué." Voilà un florilège des remarques - blessantes - qu’a pu entendre Céline, 32 ans, lors de ses rares passages chez le coiffeur… Marquée par ces expériences ("je suis déjà sortie en larmes de chez le coiffeur en me disant : mais qu’est-ce qu’on m’a fait?") la jeune femme n’ose plus franchir la porte d’un salon de coiffure. Et cela dure depuis bientôt six ans!

Ce témoignage n’est pas isolé. Il est révélateur d’un manque cruel de connaissance du cheveu frisé, crépu, bouclé par les coiffeurs que l'on peut qualifier de "traditionnels".
Dans cette vidéo, vous prenez la parole : à chacune son expérience capillaire!
 
Dans l'hexagone, on dénombre un peu plus de  80 000 salons de coiffure,  soit environ 188 000 coiffeurs. Mais ils sont nettement moins nombreux à être capables de prendre en charge le cheveu dit "naturel", à savoir le cheveu frisé, bouclé, crépu.

Dans la région parisienne par exemple, les salons spécialisés ne sont pas nombreux (Studio Ana’e, Boucles d’Ebène Studio, Hair Star, GBS by Florence Gisors...). Des salons de coiffure à ne pas confondre avec la multitude de salons que l’on retrouve dans un quartier comme celui de Château d’eau à Paris : la prise en compte du cheveu au naturel y est un peu illusoire. "Ce sera plus du coiffage que du soin, parce que là-bas, les coiffeurs ne sont pas formés", nous explique Florence Gisors qui vient d’ouvrir à Montreuil son salon, justement spécialisé dans le cheveu naturel, les locks et la coloration.

Très caricaturalement, on a tendance à penser que, parce que les gens sont noirs, ils savent coiffer les cheveux des noirs, sauf que c'est faux, c'est totalement faux!

-Clémence Mouellé Moukouri, responsable du pôle digital au Studio Ana'e


La jeune femme d'origine guadeloupéenne s'est penchée sur la problématique en proposant ses services à Aude Livoreil-Djampou, créatrice du Studio Ana'e. Depuis, les deux femmes se sont associées pour créer une école digitale de formation au cheveu naturel. 

"Je pensais que le déclic, ce serait de créer de bons produits qui seraient adéquats pour mes cheveux, nous explique Clémence Mouellé Moukouri, mais en parlant avec Aude et en parlant de ce besoin de formation, je me suis rendu compte que la clé était en amont : aucun produit ne peut compenser le manque de savoir." 

Pour pouvoir traiter le cheveu, pour pouvoir le sublimer, il faut pouvoir le connaître et comprendre comment il fonctionne.
-Clémence Mouellé Moukouri

C. MOUELLE
Mais alors, pourquoi cette connaissance fait-elle tant défaut?
 

Cheveu naturel versus cheveu défrisé

D'après les études qu'a pu, entre autres, se procurer Aude Livoreil-Djampou alors qu'elle travaillait encore comme chimiste chez L'Oréal, on estime à environ 20% de la population française le nombre de personnes concernées par cette question du cheveu frisé, bouclé, crépu. Un cinquième de la population, donc, qui serait potentiellement intéressé par des soins de qualité chez le coiffeur, mais qui trouve rarement chaussure à son pied.

Pourquoi? Parce que le cursus de formation académique des coiffeurs ( CAP coiffure, BP, BTS métiers de la coiffure) ne prépare pour ainsi dire pas les 20 000 étudiants en coiffure au cheveu dit "naturel". La majeure partie de la formation est consacrée au cheveu type européen, plutôt lisse, dit "caucasien".
"Il y a clairement un fossé entre l'évolution du marché et en parallèle, une formation inexistante, en France, sur la prise en main d'une cliente aux cheveux bouclés", observe Aline Tacite, créatrice du Boucles d'Ebène Studio.

Or, ce cheveu a bien ses spécificités: "le cheveu bouclé, crépu, frisé ou cheveu texturé a une forme en spirale et du fait de sa structure, le sebum naturel qui va de la racine aux pointes s'écoule difficilement. Il est de ce fait naturellement sec ", explique Aline Tacite. "C'est un cheveu fait pour protéger le cuir chevelu du soleil, indique Florence Gisors, mais comme on est en Europe, le climat est différent. Le cheveu aura donc tendance à être plus sec parce qu'il manque d'humidité".

Florence Gisors © A.L

Sur le cheveu naturel, l'idée est de travailler sa texture, une texture bouclée. Et de toujours procéder à un diagnostic.

Toutes ces spécificités, Cindy Romain, 21 ans, les apprend depuis bientôt un an au salon de coiffure d'Aline Tacite. L'étudiante antillaise en Brevet Professionnel coiffure au CFA de Saint-Maur y est formée en alternance : "ici, j'acquiers de nouvelles techniques, j'en apprends plus sur le cheveu afro, sur ce dont il a vraiment besoin. Je ne connaissais pas encore vraiment tout ça avant". 

Qu'il n'y ait pas d'enseignement spécifique dans son CFA, cela ne la surprend pas: "on m'a expliqué dès le départ que les examens étaient essentiellement sur cheveux européens, donc on allait se former au cours de l'année sur ce type de cheveux." 

Pourtant,  selon le ministère de l'Éducation Nationale, "les candidats aux diplômes du CAP, BP, BTS (et Bac Pro à venir) [acquièrent] des compétences qui sont adaptables et transférables à tous les types de cheveux", puisqu'ils "choisissent leur modèle et [que] les situations de salons pédagogiques permettent de travailler sur tout type de cheveux." 
Mais dans les faits, les formateurs eux-mêmes pointent un manque dans ce domaine. "En France, beaucoup de coiffeurs afro sont formés sur le tas et peu sont intéressés par le fait de donner des cours", signale Anne-Marie Giroudon, responsable de la filière  coiffure esthétique de la faculté des métiers de l'Essone aux Inrocks. 
L'autre écueil rencontré est aussi la difficulté, pour un lycée professionnel par exemple, à débloquer des fonds pour pouvoir payer ces formateurs spécialisés...

En fait, quand il est question de cheveu crépu dans les écoles de coiffure "classiques", c'est pour le défriser. D'ailleurs, "si on en est venu à parler de cheveu naturel, c'est justement par rapport à ce long passé de défrisage appliqué au cheveu crépu ", explique Aline Tacite.

Pendant des années, y compris les personnes concernées, pensaient qu'on était limité au défrisage, alors que ce type de cheveux, on peut le modifier, de pleins de manières différentes, sans l'altérer de façon définitive en passant par le défrisage.


Regardez ce reportage diffusé sur France Ô:
 

Toujours pas de diplôme national consacré au cheveu frisé, bouclé, crépu en 2019

Des mentalités n'évoluant pas assez vite à l'origine de ce retard dans la prise en compte du cheveu frisé, bouclé, crépu?
C'est, entre autres, ce que suggère Bernard Stalter, président de l'Union nationale des entreprises de coiffure (UNEC), premier syndicat du secteur: "Vous savez, quand j'ai commencé mon apprentissage, on faisait tout plein de permanentes. On n'en fait plus. Maintenant, on donne du volume aux cheveux, le métier a évolué."

Et de nuancer: "Mais effectivement, je veux bien le reconnaître, les cheveux bouclés, frisés, ethniques n'ont pas assez été pris en compte dans les cursus traditionnels." 

Il a pourtant été question, ces dernières années, de créer un "certificat de qualification professionnelle" (CQP), mais ce dernier semble s'être perdu en cours de route dans un serpent de mer administratif...
Petite précision : d'après le ministère de l'éducation nationale, les CQP qui existent déjà dans l'ensemble des secteurs professionnels ne sont soumis à aucun avis ni aucune autorisation dudit ministère et peuvent être librement créés par les représentants des professionnels de la coiffure, puis éventuellement inscrits au répertoire national des certifications professionnelles (RNCP).

"Il y a quatre ans en arrière, raconte Aline Tacite, des travaux ont été menés pour mettre en place un diplôme spécifique à ce type de cheveux, mais quatre ans plus tard, rien n'a avancé... Je ne sais pas ce qui coince mais il y a clairement quelque chose qui coince!" La Guadeloupéenne s'interroge: "ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est : pourquoi c'est aussi lent alors que le marché va très vite et que des milliers d'élèves n'attendent que ça."

Scène de vie à Boucles d'Ebène Studio, avec Aline Tacite et Cindy Romain © A.L

"On doit avoir un échange complet avec la filière des fournisseurs, la profession, les organisations syndicales, l'éducation nationale", indique Bernard Stalter. "Nous avons beaucoup de diplômes de l'éducation nationale. Les référentiels, nous ne les gérons pas tout seuls." En tant que président du premier syndicat du secteur, Bernard Stalter s'engage en tout cas à porter ce dossier "peut-être devenu annexe". "On a des administrations très lourdes (...) Il n'y a rien qui bloque, il y a une volonté, mais ça ne se fait pas du jour au lendemain." Et d'ajouter: 

Avec la réforme de la Loi choisir son avenir professionnel, il est vrai que ce sujet est peut-être passé au second plan, mais nous, Union nationale des entreprises de la coiffure, nous allons remettre le dossier très rapidement et dès notre prochaine rencontre avec Muriel Penicaud, sur la table.


En attendant, les coiffeurs et coiffeuses qui veulent se former sont obligés, soit d'apprendre sur le tas, soit de passer par des instituts privés, de partir à l'étranger ou de se former à distance.
 

Celles et ceux qui font bouger les lignes

Aude Livoreil-Djampou a travaillé à la création de cette certification nationale. "J'avais été auditée plusieurs fois par la commission de la coiffure et j'ai essayé d'impulser la création d'un diplôme spécifique, mais comme on part de rien - les professionnels ne sont pas formés, il n'y a pas de matériel pédagogique -, ça prend du temps."

Du coup, elle a décidé de passer à l'action, par ses propres moyens. Parce que le temps presse :

la population française est cosmopolite, c'est de plus en plus visible, de plus en plus évident.


Il y a trois ans et demi, Aude a créée son propre centre de formation dédié aux cheveux frisés, bouclés, crépus, le Studio Ana'e, reconnu par Pôle emploi. "Des particuliers, des écoles me contactent pour compléter le savoir de coiffure généraliste par ce qu'il faut pour aborder le cheveu frisé, crépu." Car une prise de conscience a eu lieu. Un mouvement global, sans doute porté par un phénomène plus global du retour au naturel, à l'image du mouvement nappy.

Bref, la demande existe. Mais pour se former, l'issue est donc de se tourner vers des structures privées, ici ou à l'étranger (en Angeleterre notamment). Dès 2013, Francis Olilo avait senti ce besoin et créé sa propre école à Noisy-le-sec, l'école Olilor. Voici un reportage tourné en 2015 sur cette école:
Mais les particuliers ont dorénavant d'autres moyens de se renseigner sur les cheveux naturels: Kinsleydeborrah, Blackhairvelvet , Petit bout de soleil et bien d'autres... A l'heure des réseaux sociaux, le poids des influenceuses est plus que jamais devenu incontournable. Et révélateur de l'existence d'un marché. Sauf qu'il faut parfois savoir faire le tri...

Aude Livoreil-Djampou entourée de ses apprentis à L'Atelier des Talents, Paris XIème © A.L

Aude Livoreil-Djampou a justement décidé de surfer sur cette vague digitale en misant tout sur une école en ligne. Elle s'est associée avec Clémence Mouelle pour porter ce projet. Et les choses avancent : elles viennent de remporter un prêt d'honneur de 35 000 euros auprès du Réseau Entreprendre en Seine-Saint-Denis dans ce cadre. En formulant l'hypothèse d'une fréquentation de la plateforme basée sur 300 000 visiteurs jours, elles ont réussi à convaincre le jury. L'école digitale devrait voir le jour d'ici la fin de l'année.
 

"Mes enfants sont métis, ils existent, ils sont là"

Intervenir sur ce terrain est devenu un acte militant pour Aude. Evidemment, son passé de chimiste chez l'Oréal, et ses nombreuses missions à l'étranger - notamment au Brésil où il y a un courant de coiffeurs "multitextures", comme en Angleterre - l'ont convaincue du retard de la France dans ce domaine.

Mais le déclencheur est à trouver dans sa vie personnelle, tout simplement: "Mon mari est d'origine camerounaise et ma fille aînée avait de superbes cheveux bouclés que je ne savais absolument pas coiffer". "Le déclic, c'est quand ma fille m'a dit : maman, j'aimerais avoir tes cheveux! Je me suis dit : "non, c'est moi qui aimerais avoir tes cheveux". Débute alors un travail d'éducation, de valorisation de soi, de vocabulaire positif 'pour que sa fille "puisse être heureuse avec ses cheveux et que ce ne soit plus un sujet".

Cette problématique du cheveu, elle intervient au quotidien. Si cela concerne les parents d'enfants métis, cela peut aussi toucher une maman d'origine africaine qui ne maîtrise pas la boucle de son enfant, ou encore des parents qui décident d'adopter...  D'où une approche du cheveu en tant que tel, et non ethnique, à partir de l'échelle de Walker, une classification en fonction du type de cheveu.

Régulièrement, sur la page facebook de son salon, Aude reçoit des  questions, des demandes de parents parfois désemparés devant la chevelure de leurs enfants. Du coup, elle propose déjà quelques tutos sur son site.
itw A. Livoreil-Djampou
Magalie, assitante sociale guadeloupéenne, raconte par exemple le long chemin qu'elle a dû parcourir pour que sa fille accepte enfin sa chevelure: "quand je lui ai acheté sa première poupée noire, à 6-7 ans, elle ne l'aimait pas du tout, parce qu'elle était noire, que les cheveux n'étaient pas jolis. C'est petit à petit, grâce à mes cheveux à moi qu'elle commence à reprendre confiance et qu'elle me dit finalement qu'elle aime bien..."

D'où ce besoin d'agir:

L'absence de formation sur cheveux frisés, crépus, c'est une façon de dire indirectement aux gens qu'ils ne sont pas là. Mes enfants sont métis, ils existent, ils sont là.

-Aude Livoreil-Djampou


Et d'ajouter: "J'ai envie que mes enfants aillent dans des lieux complètement banalisés et pas des salons spécifiques, dans un quartier, etc. Il y a toute la province. Il y a énormément de gens en province qui ont des cheveux frisés, crépus (...) et qui n'ont pas d'offre correspondant à leurs besoins."