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Elections américaines : "Avec Barack Obama, c’était trop demander à un seul homme" (Jacqueline Couti, Université du Kentucky)

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Jacqueline Couti est professeur de littératures francophones et chercheur à l’Université de l’Etat du Kentucky, à Lexington. ©DR
A la veille du scrutin pour la présidentielle des Etats-Unis, la Martiniquaise Jacqueline Couti, professeur et chercheur à l’Université du Kentucky, fait le bilan des années Obama et s’inquiète des perspectives à venir. Interview. 
La Martiniquaise Jacqueline Couti est professeur et chercheur à l’Université de l’Etat du Kentucky, à Lexington. Elle réside aux Etats-Unis depuis plus de quinze ans, où elle a obtenu son doctorat à l’Université de Virginie en 2008. Ses recherches portent sur les littératures et cultures francophones des anciennes colonies françaises des Amériques et de l’Afrique du nord et de l’ouest. Elle se consacre également aux questions de genre, de race, de sexualité, d’identité et de nationalisme. En juin 2016, son étude “Dangerous Creole Liaisons: Sexuality and Nationalism in French Caribbean Discourses from 1806 to 1897” a été publiée par Liverpool University Press.
 
Comment avez-vous vécu ces huit années de présidence Obama ?
Jacqueline Couti :
Ce qui m’a le plus marqué, c’est l’aspect messianique, pas seulement d’Obama, mais de tout ce qu’il avait à offrir. Il y avait tellement d’attentes et d’espoirs envers lui, qui ne faisait pas partie de l’ « establishment », que pour moi c’était trop demander à un seul homme. Dès la campagne électorale, Obama a changé la relation avec les gens. Il a été vu un peu comme un sauveur. C’était incroyable de voir un homme noir, un Afro-descendant, devenir président des Etats-Unis.
Les années Obama ont apporté plein de choses positives. Obama et Michelle ont redéfini le rôle de Potus (President of the United States) et de Flotus (First Lady of the United States). Ils ont su jouer de cette idée de TV réalité et donner du rêve et de l'espoir. Ils ont donné un caractère humain au président et à la première dame. Leur utilisation des réseaux sociaux leur a permis de renforcer ce point. Il y a des blogs et sites dédiés à leur amour et à la perfection de leur mariage et famille, c’est incroyable ! Il est d'ailleurs surprenant de constater que ce sont souvent des femmes blanches qui s'occupent de ces sites et blogs. En cela ce couple noir a mis à mal tous les stéréotypes habituels contre la famille noire - infidélités, hypersexualité, enfants hors mariage, etc.
Barack n'est pas Bill Clinton. Et pour beaucoup de femmes américaines, Michelle est intouchable et ne peut faire d'erreur. C'est la « mom-in chief » parfaite. Il y a des sites et blogs dédiés à son sens de la mode et à son rôle de mère. Elle dépasse même Oprah Winfrey dans l'admiration, l'amour et le respect qu'elle génère. Je pense que dans un an ou deux la majorité des Américains vont se rendre compte de l'impact positif des années Obama. Ces années ont montré aux Américains qu'ils ne pouvaient plus se voiler la face et qu'ils devaient affronter certains problèmes tels que le racisme, le sexisme et aussi le fait que certains se  sentent oubliés.
 
Ceci dit l’état de grâce d’Obama n’a pas duré jusqu’au bout de son mandat. Qu’est ce qui a déçu les gens ?
Beaucoup de gens soutenaient Obama pour des raisons différentes. Du côté des libéraux, on se rend compte huit ans plus tard que les Etats-Unis ne sont pas un monde post-racial, et que les relations raciales sont plus que tendues. Du côté des Noirs, Obama n’a pas vraiment pu montrer son soutien, sauf lors de son dernier mandat, particulièrement après la fusillade d’une église noire à Charleston.
Du point de vue économique, certaines personnes disent que la situation est pire qu’avant. Ce qui est faux car Obama a retourné la récession et résorbé la crise. Une fois de plus, il y avait trop d’attentes à différents niveaux. N’oublions pas qu’Obama a souvent été bloqué au Sénat et au Congrès, ce qui l’a conduit à prendre des décrets présidentiels, ce pour quoi il a été encore critiqué. Et pour les gens qui n’avaient pas voté pour lui, imprégnés de désinformation, ils le détestaient de toute façon, ainsi que sa femme, aggravant le climat général.
 
Ces dernières années, de nombreux Noirs ont été exécutés sommairement par la police, ce qui a donné naissance, entre autres organisations, au mouvement Black Lives Matter. Qu’en est-il actuellement des relations intercommunautaires aux Etats-Unis ?
Ces tensions étaient déjà à fleur de peau, et Obama n’a rien résolu. Mais il a été le révélateur de ces tensions, lui et sa femme, avocats noirs et résidant à la Maison Blanche, représentant les Etats-Unis, ce qui a courroucé les classes pauvres et moyennes blanches. Le couple Obama a détruit tous les clichés sur les Noirs. Cela a créé un durcissement et des antagonismes, surtout envers Michelle Obama et son physique. Il y avait d’ailleurs un côté viscéralement colonial dans les critiques envers Michelle Obama. On a pu lire ou voir ici et là du fiel, de la hargne et de la rage qui montrent de la peur et un mépris de l’autre. Certaines personnes se pensaient comme le centre d’où la lumière devait se déverser sur le monde, et ils se sentent menacés. La mondialisation, la mixité des cultures, cela ne les intéresse pas. Obama représentait tout cela.
 
Quelle est l’ambiance actuellement à la veille  des élections ?
La tension dans l'air est à couper au couteau, et la première chose qui me vient à l’esprit c’est la peur et l’angoisse. Le durcissement politique se fait même entre amis. Quel que soit le vainqueur, il y a une rupture sociale, et je ne sais pas comment on pourra la réparer. Les candidats ont trop insisté sur leurs différences irréconciliables et les réactions sont de plus en plus violentes. 
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