Emmelie Prophète : "Il y a une faillite de l'Etat haïtien"

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Les villages de Dieu d'Emmelie Prophète
©Mémoire d'encrier
Le livre "Les villages de Dieu" de l’Haïtienne Emmelie Prophète nous plonge dans la violence ordinaire des cités mises en coupe réglée par des gangs en périphérie de Port-au-Prince. Dany Laferrière recommande chaudement sa lecture. Interview.

Les Villages de Dieu (éditions Mémoire d'encrier) d'Emmelie Prophète

Outre-mer La 1ère : Pourquoi ce titre les Villages de Dieu ?

Emmelie Prophète : Les villages de Dieu c’est une métaphore. Ce quartier existe vraiment. C’est un quartier très difficile, une cité en périphérie de Port-au-Prince. C’était une façon de parler de tous ces villages qui entourent le village de Dieu où la religion est très présente, à cause des évangélistes américains qui sont venus implanter leurs églises. Ils donnent beaucoup de Dieu et de Jésus-Christ, et rien d’autre à ces gens qui ont besoin de tout. Les églises sont devenues les seuls lieux de socialisation. C’était pour moi évident d’être dans cette métaphore pour parler de ces cités-ghettos où les gangs prolifèrent.

Outre-mer La 1ère : Pourquoi ces gangs sont-ils aussi puissants ?

Emmelie Prophète : Ces cités, où la religion est très présente, sont oubliées de Dieu, oubliées de l’Etat. L’Etat n’est pas présent dans ces cités. Tout manque : la santé, l’éducation. Les gens sont livrés à eux-mêmes. Des jeunes sont manipulés par les politiques. Ils possèdent des armes lourdes. Ils font la loi dans les cités, et en dehors. Ils sont là pour les basses besognes. Ils commettent des enlèvements politiques contre rançons. Ils sont aussi des Robins des Bois qui, des fois, redistribuent ce qu’ils volent. Ces lieux sont à la merci des gangs qui font la loi et défient la République.

Outre-mer La 1ère : L’horizon de ces jeunes est de devenir chef de gang ?

Emmelie Prophète : En tous cas, ils font rêver. Ceux qui grandissent dans ces cités n’ont pas accès aux services publics, alors qu’eux les chefs de gangs se font de l’argent. Ils font la loi. Ils ont leurs chaines Youtube et disent comment la République devrait fonctionner. Le jeune, forcément se dit, on aurait aimé être ça. D’autant plus qu’il n’a pas l’exemple de celui qui va à l’école, qui a un parcours et un avenir. Alors que faire partie d’un gang, c’est l’argent et les femmes. Il y a aussi la mort. Ils savent qu’un membre de gang ne vit pas très longtemps.

Outre-mer La 1ère : L’existence de ces gangs sanctionne la faillite de l’Etat ?

Emmelie Prophète : Il y a une faillite de l’état haïtien. Il s’arrête à l’entrée des cités. On construit des habitations précaires, raccordées ni à l’électricité ni à l’eau potable. Et souvent, ces gens n’ont pas de pièce d’identité. Ils ne sont pas reconnus par l’état civil. C’est pourquoi certains de ces jeunes s’organisent pour terroriser leurs compatriotes qui travaillent et aspirent à vivre sereinement. C’est clairement la faillite de l’état. Quand on lit "Les villages de Dieu" on a des éléments d’explications sur ce qui se passe et ce qui va se passer. Le 7 juillet, on entend que le président a été assassiné. On se dit au milieu de toute cette faillite, de tous ces scandales, il faut bien que des choses graves arrivent pour que nous comprenions qu’il faut faire autrement ; pour nous forcer à réfléchir sur ce qui a pu arriver ces trente, quarante dernières années pour que nous en soyons là, avec des jeunes gens totalement enragés et cyniques ; pour se demander qui les a armés, où trouvent-ils l’argent ?

Outre-mer La 1ère : Quel message souhaitez-vous que l’on retienne de votre livre?

Emmelie Prophète : Je ne veux pas laisser de message. Je dis voilà ce qu’il y a peut-être. Nous sommes dans la fiction même si je dis que la réalité dépasse la fiction. C’est sans pathos, sans parti pris. Voilà une jeune personne, comme il en existe des centaines, qui s’appelle Célia. Elle vit dans un quartier difficile, et réfléchit pour essayer de vivre.

Outre-mer La 1ère : Ce livre c’est une forme d’engagement ?

Emmelie Prophète : Oui une forme d’engagement, d’oser dire et d’interpréter. Aujourd’hui, si on n’entre pas dans les cités on ne sait pas réellement ce qu’est Haïti. On n’a pas l’explication juste sur ce qu’il se passe, sur les raisons de l’assassinat du président et pourquoi l’état est aussi branlant. Si on n’écoute pas Célia, Jules César, Céline, on ne peut pas comprendre véritablement Haïti.

Regardez notre reportage (L.Otvas/ F. Brauge).

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