"En métropole, les gens ne comprennent pas le fond du problème" : des Guadeloupéens de l'Hexagone se confient sur la crise que traverse l'île antillaise

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Des passants à Bordeaux. ©VALENTINO BELLONI / HANS LUCAS
La crise qui frappe la Guadeloupe remue les Antillais de l'Hexagone. Nombre d'entre eux ont les yeux rivés sur les infos et multiplient les contacts avec leurs proches sur place. Beaucoup regrettent l'interprétation des événements faite à 6 500 km de leur île.

Ils sont étudiants ou salariés, jeunes actifs ou proches de la retraite, certains sont soignants, d'autres commerçants. Tous sont au courant de la crise que traverse la Guadeloupe depuis près d'une semaine. La mobilisation contre l'obligation vaccinale des professionnels a mis en lumière une grogne plus profonde. L'île antillaise a essuyé des violences plusieurs nuits d'affilée, et les revendications ont progressé bien au-delà du champ sanitaire : pollution au chlordécone, accès à l'eau, taux de chômage record, vie chère… Des problèmes du quotidien bien loin des préoccupations hexagonales.

Inquiétude et impuissance

Alors que le couvre-feu est prolongé en Guadeloupe, que la circulation dans l'île est compliquée, que l'essence est rationnée, de l'autre côté de l'Atlantique "la vie continue, il n'y a pas d'autre choix". Ce décalage, c'est Eléa, étudiante guadeloupéenne à Tours, qui le souligne au bout du fil. Depuis une semaine, elle s'inquiète "en permanence" pour ses deux sœurs de 17 et 19 ans qui vivent sur place avec leurs parents. Alors son téléphone sonne un peu plus souvent que d'habitude. Sur le groupe WhatsApp familial, elle reçoit régulièrement des photos et des vidéos. "On a besoin d'avoir des nouvelles, on a besoin d'en discuter, on a besoin de comprendre ce qui se passe."  

Parfois, les nouvelles qui arrivent des Antilles sont stressantes. "Un de mes amis qui est soignant sur place s'est fait agresser en se rendant à son travail, relate Éléa. On lui a balancé une barre de fer sur sa voiture du haut d'un pont. Heureusement, aujourd'hui il va bien." Et si la prochaine fois la colère était dirigée contre l'une de ses sœurs qui "aiment bien sortir le soir, avec leurs amis" ? Voilà ce qui trotte désormais dans la tête de l'étudiante qui comprend "les revendications et la colère" mais regrette "la méthode"

Décalage et désinformation

À l'inquiétude s'ajoute un sentiment d'impuissance. "C'est dur moralement et mentalement parce qu'on est loin, parce qu'on se fait du souci en permanence pour les gens qui sont sur place, la famille, les amis, confie Éléa. Dans tous les cas, je ne peux rien faire. C'est vraiment un poids moral." Téo et Mathis, eux, sont un peu plus sereins. "Les gens à qui j'ai parlé ne se sont pas sentis en danger parce qu'ils n'étaient pas dans les zones principalement visées", raconte le premier. Si ce Guadeloupéen installé à Paris s'inquiète, c'est "plus pour les Guadeloupéens en général."

Pour Téo, l'océan qui sépare les Antilles et l'Hexagone fonctionne comme un filtre. À 6 500 km de distance, pas facile de comprendre ce qui se passe vraiment, de connaître l'ampleur des évènements, remarque Mathis, 25 ans installé dans la région de Niort. D'autant que des informations contradictoires lui arrivent par les médias nationaux, les réseaux sociaux ou les contacts – désormais plus fréquents - avec sa famille sur place. "Certains ne se fient plus aux sources d'information traditionnelle comme franceinfo ou les grands journaux et ils s'informent uniquement avec ce qu'ils ont sur les réseaux sociaux. Et quand je vois tous les faux messages, toutes les fausses vidéos qui circulent, c'est vraiment compliqué d'avoir la bonne information."

Méconnaissance et désintérêt

À cette désinformation, dénoncée par Mathis, s'ajoute un manque de connaissance plus général des territoires d'Outre-mer bien antérieur à la situation actuelle. Téo fait remarquer que la vie est différente depuis huit ans qu'il habite dans l'Hexagone. "J'ai toujours eu le réflexe de remplir des bidons et des bouteilles dès qu'il y avait de l'eau, se souvient-il. Pareil pour l'électricité. Ici, je n'ai même pas de lampe à huile ou de chose comme ça." Mathis, qui a grandi en France hexagonale, complète : "La dernière fois que je suis allé en Guadeloupe, on pouvait passer une semaine sans eau courante, c'est vraiment scandaleux et irréel. Si ça se passait dans un département sur le continent, ça fait longtemps que ça serait résolu."

Des difficultés quotidiennes bien loin des préoccupations des habitants de l'Hexagone qui "ne comprennent pas le problème profondément", affirme Téo. "Au moment où les Guadeloupéens refusaient de se vacciner, beaucoup de gens m'ont dit que les Antillais pouvaient être bêtes, pouvaient être crédules. En effet quand on prend avec les codes de l'Hexagone tout ce qu'on sait sur la vaccination et qu'on oublie le contexte historique, le contexte culturel et cætera, ça parait une mauvaise idée." Quentin (le prénom a été changé) va plus loin : "Nous, on n'existe pas en France ou on n'existe qu'à travers des stéréotypes qui sont véhiculés depuis des années."

Cet ancien étudiant en école de commerce se rappelle des réactions quant à la situation sanitaire aux Antilles ces derniers mois : "Comment ça se fait que pour des départements de l'Hexagone, on ne va pas parler d'illettrisme, de vaudou, on ne va pas dire que c'est la faute du rhum? Et pour un département d'Outre-mer, ce sont les premiers sujets qui tombent sur la table. Pour quelles raisons est-ce qu'il y a ce mépris lorsqu'il s'agit des colonies françaises?" Si Quentin dit comprendre qu'on ne peut pas tout savoir sur un territoire si lointain géographiquement, il déplore, en revanche, "le mépris" de l'État français parce qu'on "n'enverrait pas le GIGN et le Raid à Marseille comme on l'a fait en Guadeloupe."

Retour aux Antilles

Soignant trois fois vacciné parce que "c'est nécessaire", Luc s'interroge malgré tout sur le faible taux de vaccination aux Antilles. "Depuis qu'on a le vaccin, il y a beaucoup moins de décès. Alors je ne comprends pas pourquoi on refuse le vaccin. En tant que soignant, on doit donner l'exemple. C'est indigne d'être soignant et de ne pas donner l'exemple." Ce Martiniquais qui exerce à Versailles est las. La situation actuelle le pousse à remettre en question ses projets, lui qui planifiait de rentrer passer sa retraite sur son île.

De leur côté, Eléa, Téo et Mathis comptent, eux, rentrer en Guadeloupe pour Noël si la situation sanitaire le permet. Téo compte les jours : "Je rentre dans 20 jours, le 11 décembre". Les violences, les barrages, les pillages ne le découragent pas d'aller retrouver ses proches. "Au contraire, c'est encore plus important d'être là pour les soutenir, pour passer du temps avec eux. Si c'est un conflit qui s'étend, c'est important d'être en famille tous ensemble." Même son de cloche du côté de Tours. Eléa espère qu'elle pourra passer les fêtes à la maison.