"En quelques heures tout le travail d’une année est détruit" : témoignages de vignerons originaires de Polynésie et de La Réunion

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Vignes gelées
©Olivier Cadarbacasse

La vague de froid qui s'est abattue sur l'Hexagone la semaine dernière a durement touché les exploitations viticoles. Pour certains, c'est plus de la moitié de la production qui a gelé. Témoignages d'un vigneron réunionnais installés près de Bordeaux et d'un Polynésien installé à Cahors.

"On le sait, on a fait le choix de travailler avec la nature, mais c’est toujours compliqué de vivre ça." Olivier Cadarbacasse est originaire de La Réunion. Il gère une exploitation viticole près de Bordeaux. Les gelées de la semaine dernière lui ont fait perdre 50 à 60% de sa production. "On s’investit financièrement, mais aussi humainement, physiquement, et là, en quelques heures, tout le travail d’une année est détruit. C’est surtout ça qui est difficile.Vous faites bien votre boulot et la nature reprend ses droits." 

Catastrophe agricole

Le gel qui s’est abattu sur une grande partie de l’Hexagone la semaine dernière est "probablement la plus grande catastrophe agronomique de ce début de XXIe siècle" selon le ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie. Des centaines de milliers d'hectares ont été détruits dans dix régions.

Les épisodes de gel printanier ne sont pas rares. Mais celui-ci est particulièrement dévastateur à cause de la douceur exceptionnelle du début de printemps. Avec les fortes chaleurs, les bourgeons sont sortis plus tôt que d’habitude, ce qui les a rendu particulièrement vulnérables au froid.

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Publiée par Allé di partou : un Réunionnais producteur de vin de Bordeaux sur Mardi 13 avril 2021

Jean-Michel Swartvagher -ou Heifara, son prénom tahitien- est vigneron dans le sud-ouest de l’Hexagone. "On est au minimum à 50% de perte. Mais on a du mal à le mesurer. C’est dans deux mois qu’on le saura", explique-t-il. Les bourgeons qui ne sont pas encore sortis -et donc encore considérés comme viables- peuvent avoir été touchés par le froid.

Pourtant, il reste optimiste : "On a du stock. Le vin qu’on a récolté l’année dernière, on ne l’a pas encore vendu. Je ne peux pas vraiment me plaindre, j’ai des copains qui font des fruits : les pêches il n’y en aura pas, les brugnons il n’y en aura pas… Les pêches on ne peut pas les sortir de l’année dernière."

Bougies, braseros et hélicoptères

Pour sauver leur récolte, des vignerons ont déposé des bougies le long des vignes ou fait brûler des braseros pour réchauffer le sol gelé. Certains exploitants ont même mobilisé des hélicoptères pour survoler leurs plantations : en brassant l’air, leurs pales mélangent l’air froid du sol avec celui, plus chaud, situé à une vingtaine de mètres.

Jean-Michel Swartvagher n’a rien tenté pour sauver son raisin mais a vu ses voisins s’activer. "Ils ont allumé des bougies, des bottes de paille, il y a même un type qui a fait venir deux hélicoptères."

Il a fait tellement froid que rien n’a marché. Vous savez par -2°, -3°, il y a des choses jouables, mais à -7° vous pouvez faire ce que vous voulez, ça ne marche pas.

Jean-Michel Swartvagher, vigneron

 

Olivier Cadarbasse n’a pas non plus eu recours à ces méthodes, trop coûteuses selon lui et pas forcément efficaces. "Je pense que certaines méthodes comme ça c’est aussi pour essayer de se dire qu’on fait quelque chose. La nature elle vous rattrape toujours. C’est elle qui gagne, donc ça ne sert à rien", ajoute-t-il.

Des aides exceptionnelles

Les viticulteurs ne peuvent pas prétendre aux indemnisations du fonds des calamités agricoles, un système d’aides financé par l’Etat. Le ministre de l’Agriculture a promis la création d’un "fonds exceptionnel", cela ne suffit pas à rassurer Olivier Cadarbacasse, qui craint "des effets d'annonce".

Même si les épisodes de gels printaniers se multiplient depuis quelques années, ni Jean-Michel Swartvagher, ni Olivier Cadarbacasse n’envisagent de se reconvertir. Au contraire, ce dernier entend développer son activité, et notamment son autre exploitation, situé à Cilaos, à La Réunion.

Retrouvez le reportage de Mourad Bouretima et Mohamed Errami :