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Femmes des bidonvilles, victimes collatérales des guerres de gangs en Haïti

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Femme achetant des vêtements au marché de la saline à Port-au-Prince
Femme achetant des vêtements au marché de la saline à Port-au-Prince ©HECTOR RETAMAL / AFP
Aux premières rafales, les femmes du bidonville de La Saline ont fui, enfants dans leurs bras, comme toujours. Mais en novembre, au coeur de la capitale haïtienne, les affrontements entre gangs ont viré au massacre, plongeant les survivantes davantage dans la misère.
De sa maison précaire, il ne reste plus que la dalle de béton. Devant les deux tôles rouillées qui lui servent aujourd'hui d'abri, Lovely Saint-Pierre raconte son cauchemar qui a débuté il y a huit mois."Quand ça a commencé à tirer, mon mari est resté. Ça n'était pas un bandit mais ici, on avait des maisons en tôles: la balle a simplement traversé et il est mort", explique la femme de 32 ans avec fatalisme.
 

Novembre 2018

Quelque 5.000 personnes vivent à La Saline, quartier très pauvre sous la menace depuis des années d'affrontements réguliers entre gangs voulant contrôler l'un des plus grands marchés en plein air de Port-au-Prince. Du 13 au 14 novembre 2018, cinq bandes armées se sont affrontées pendant plus de quatorze heures. Dans leur rapport d'enquête publié en juin, les Nations unies font état d'au moins 26 morts et douze disparus quand des organisations haïtiennes de défense des droits humains établissent le bilan à 71 morts.


Maisons brûlées

La stupeur des habitants de la Saline a décuplé quand, s'ajoutant à la violence et à la durée de l'attaque, les gangs ont décidé d'incendier leurs maigres possessions. "Cette fois-ci, ils ont occupé notre quartier pendant trois jours. J'ignore pourquoi ils ont décidé de tout brûler: personne ici n'avait de contentieux avec eux", s'interroge Valioa Jean-Charles. "On avait appelé les pompiers mais quand ils sont arrivés, les bandits leur ont tiré dessus, donc toutes les maisons ont brûlé", soupire la femme de 42 ans. 
 

Sans ressource

Son mari décédé, son petit fonds de commerce parti en fumée, Lovely Saint-Pierre s'est retrouvée du jour au lendemain avec ses quatre enfants sans aucune ressource. "J'ai placé mes trois aînés chez ma soeur (...) Moi je ne peux pas aller vivre chez elle. Il faut comprendre: elle a un mari, je suis plus âgée qu'elle", essaie d'expliquer Lovely qui, depuis huit mois, passe ses nuits sur le parvis d'un marché avoisinant.
 

Aucun soin médical

Parmi les survivantes du massacre de La Saline, onze filles et femmes ont été victimes de viols collectifs, certaines en présence de leurs jeunes enfants, rapportent des organisations de défense des droits humains. Aucun soin médical ou soutien psychologique ne leur a été offert.


Population rise en otage

La Saline et les principaux bidonvilles du centre de Port-au-Prince continuent d'être le théâtre d'affrontements réguliers entre gangs. Les rafales d'armes automatiques résonnent à moins d'un kilomètre du palais présidentiel sans que la police n'intervienne, faute de moyens. Prise en otage, la population des quartiers populaires est d'autant plus livrée à elle-même que ces crimes ne suscitent aucune réaction chez certains de leurs compatriotes. 
  

"Violence de classes" 

"Certains refusent de voir comme citoyens ces gens qui sont d'un milieu social inférieur au leur. Comme c'est une réalité qui ne les touche pas directement, ils ne se sentent pas concernés", déplore l'écrivaine Evelyne Trouillot, mobilisée au sein de l'association "Rassemblement pour la dignité d'Haïti" qui "dénonce une violence de classes qui s'ajoute aux violences des gangs".
 

Stéréotypes

Dénigrés par des moins pauvres, les habitants de La Saline repoussent les stéréotypes les caricaturant, comme celui qui voudrait qu'ils soient tous affiliés à une bande armée. "Je n'ai rien à voir avec les gangs, ni moi ni mon fils. Quand je réfléchis à ce qu'ils m'ont fait perdre, je me sens mal", explique Josette Magloire qui a perdu son fils aîné de 24 ans lors du massacre de novembre. Le regard perdu sur l'espace autrefois rempli des petites maisonnettes, ce quartier où elle a passé plus de trois décennies, la femme de 50 ans est désemparée: "Ils ont détruit ma vie".  
 
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