Gaston Monnerville, celui qui aurait pu être le premier président de la République noir

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Gaston Monnerville
Gaston Monnerville ©Pierre Lacombe
Le 7 novembre prochain, ce seront les trente ans de la mort de Gaston Monnerville. Un homme qui fut président du Sénat, mais aussi résistant, député de Guyane puis sénateur du Lot. Mais surtout un homme qui a failli être président de la République deux fois.

En 1953, se tient la seconde élection présidentielle de la IVe République. C’est une élection particulière, puisque treize tours sont nécessaires pour désigner le président de la République. Juste après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le chef de l'État n’est pas élu au suffrage universel direct, mais indirect. C’est-à-dire que c’est le Parlement, réuni en Congrès à Versailles, qui l’élit à la majorité absolue. Seulement, cette élection est un cauchemar, aucun candidat ne se dégage et les tours de scrutin s’enchaînent. C’est alors que l’idée de désigner Gaston Monnerville Président de la République fait son chemin.

Selon la tradition des IIIe et IVe République, en cas de scrutin indécis, on élit le président de la haute assemblée (le Sénat). Or, il s’avère que depuis 1947, ce siège est occupé par Gaston Monnerville, un Guyanais d’origine martiniquaise. "Il a dit qu’il était disponible, mais il n’a pas dit qu’il était candidat. Mais avec treize tours, indéniablement, les mentalités n’avaient pas encore évolué pour qu’il soit président de la République (…) Le préjugé de race à l’époque est prégnant. Gaston Monnerville s’est rendu compte, lui, président du Sénat, qui avait servi la République, fait la Deuxième Guerre mondiale, que le préjugé de race devenait un obstacle rédhibitoire à toute ambition au poste suprême, il n’aura pas été le premier "Obama" de la République française", explique Rodolphe Alexandre au Sénat, lors d’un colloque dédié à son ancien président. "On disait pourtant de lui qu’il était le candidat parfait", rajoute Georges Patient, sénateur de Guyane et vice-président du Sénat.

Gaston Monnerville
Gaston Monnerville ©Pierre Lacombe

Un poste qui lui échappe une deuxième fois. Mais cette fois-ci, aucune élection en vue, mais un attentat. Nous sommes en 1962, moins de dix ans après cette fameuse élection qui a finalement vu René Coty devenir président de la République. Les choses ont changé, la République aussi. Nous sommes passés à la Ve en 1958 et c’est le Général de Gaulle qui est président. Seulement, le contexte de la décolonisation et de la guerre d’Algérie tend particulièrement la société française. L’OAS, qui veut garder le territoire algérien sous contrôle français, s’oppose donc à la politique du Général et s’en prend à lui lors de l’attentat du Petit-Clamart. Si l’opération avait réussi, Gaston Monnerville, en tant que président du Sénat aurait automatiquement été désigné président de la République et aurait assuré l’intérim en attendant de nouvelles élections. Mais l’attentat a échoué, et c’est en rentrant de la pêche qu’il a appris la nouvelle, comme nous l’explique Philippe Martial qui l’a bien connu :

À midi, quand on est rentré de la pêche, on lui a dit, "Monsieur le Président, vous avez failli devenir chef de l’Etat cette nuit". Et lui a répondu : "Quoi ?". "Le général de Gaulle a échappé à un attentat, mais on ne vous l’a pas dit pour ne pas gâcher votre pêche".

Philippe Martial, proche de Gaston Monnerville

"Le héros oublié de la République"

"Le héros oublié de la République" : ce sont les mots du sénateur Georges Patient pour parler de Gaston Monnerville, lui qui a très tôt œuvré contre les inégalités et pour la République française. Il faut dire que le politique guyanais est au départ un avocat. Un métier qu’il va exercer avec passion et qui va le faire connaître, puisque dans l’affaire Galmot où quatorze Guyanais sont jugés à la suite d’émeutes après la mort suspecte du député Guyanais Jean Galmot, il réussit à les faire acquitter après une mémorable plaidoirie.

Suite à cette affaire, en 1932, il est élu député de Guyane. Maire de Cayenne en 1935, il devient en 1937 le premier Guyanais à entrer au gouvernement au poste de sous-secrétaire d’État aux colonies. À son initiative, le terrible bagne de Guyane, qu’il connaît depuis qu’il est enfant, est aboli. À l’entrée en guerre en 1939, il est engagé volontaire dans la marine et suite à la défaite de 1940, il rejoint la Résistance dans le mouvement Combat sous le nom de "Saint-Just".

À la Libération, Gaston Monnerville siège à l’Assemblée consultative provisoire et en 1946, il "participe à la départementalisation des Outre-mer, pour les mettre au même niveau que l’Hexagone", explique Georges Patient. Gérard Larcher, président du Sénat, raconte que la même année, "il a créé un fond d’investissement pour le développement social et économique des Outre-mer". Toujours la même année, qui s’avère être riche pour le Guyanais, il est élu sénateur sur sa terre natale pour devenir dans la foulée vice-président du Sénat qui se dénommait à l’époque, Conseil de la République. L’année suivante, en 1947, il devient président de la chambre haute, devenant pour son président actuel, "un de (ses) plus glorieux prédécesseurs". Le petit-fils d’esclave devient la première personnalité originaire de l’ancien Empire colonial à accéder à cette fonction prestigieuse.

Gaston Monnerville
Photo ce Gaston Monnerville ©Pierre Lacombe

Sur les traces de Gaston Monnerville dans le Lot

Ce qui est étonnant dans la vie de cet homme politique, c’est son changement de circonscription. En 1948, à l’occasion des élections sénatoriales, il quitte la Guyane pour se présenter dans… le Lot, où il sera élu. "C’est le premier élu de couleur qu’on a eu dans le coin, mais on ne s’en apercevait pas. Sa façon de faire faisait qu’on ne l’a jamais pris comme une personne de couleur", rapporte Pierre Destic, ancien maire de Saint-Céré. Pour Gérard Miquel, ancien sénateur du Lot et actuel maire de Saint-Cirq-Lapopie qui a connu Monnerville, "c’était une personnalité hors pair, (qui) a su conquérir le département". L’ancien sénateur a d’ailleurs une anecdote sur son arrivée dans le Lot :

Gaston Monnerville suivait Maurice Faure, et il est interpellé par un maire adjoint qui lui dit : "Maurice, c’est votre chauffeur qui vous accompagne ?". C’est dire qu’à l’époque, faire élire un homme de couleur n’était pas une évidence, mais les Lotois ne s’y sont pas trompé, ils ont détecté un homme de grande qualité et l’ont élu pendant de nombreuses années.

Pierre Destic, maire de Saint-Céré

C’est une empreinte indélébile que l’homme politique, originaire de Guyane, a laissée dans le Lot. Il faut dire qu’il n’a pas seulement été sénateur de ce territoire. Il a aussi été maire de la commune de Saint-Céré, conseiller général du Lot et Président du conseil général. De nombreuses fonctions qu’il a cumulées avec son poste de président du Sénat, le non-cumul des mandats n’existant pas à l’époque. Pourtant, cela ne l’a pas empêché de faire de nombreuses choses pour sa circonscription. "Si on appelle l’école de Sousceyrac, l’école Gaston Monnerville, ce n’est pas anodin : c’est par rapport à tout ce qu’il a fait, son engagement pour la laïcité", expose Francis Laborie, maire de la ville.

À Saint-Céré, sa commune, il est à l’origine des HLM et des logements coopératifs. Pour Pierre Destic, un de ses successeurs au mandat de maire : "Saint-Céré, c’est une petite ville de 3 700 habitants, mais on a un lycée, un collège, un hôpital, des commerces, il fallait quelqu’un qui apporte un plus, une vision, et c’était le cas de Monnerville".

Regardez ce reportage sur les traces de Gaston Monnerville dans le Lot :

©la1ere

Un modèle à redécouvrir

Aujourd’hui, le nom de Gaston Monnerville tend à s’oublier dans l’Hexagone. C’est pour cela que de nombreux politiques, comme Georges Patient, sont à l’initiative de différents évènements en cette année qui marque les trente ans de sa mort. C’est aussi le cas pour l’actuelle députée de la deuxième circonscription du Lot, Huguette Tiegna (LREM). Franco-burkinabaise, elle est admirative du parcours de Gaston Monnerville :

C’est un modèle républicain qui m’a inspirée à travers son combat contre toutes les formes d’inégalités, le fait qu’il ait été un résistant, et que par rapport au Lot, il a été l’un des acteurs du développement de la ruralité.

Huguette Tiegna, députée du Lot

"Petit-fils d’esclave, c’est un modèle pour moi, de l’ascenseur social, et son combat pour l’école et la République aussi. Je pense qu’il est le modèle idéal pour notre jeunesse, quels que soient son parcours et sa couleur de peau. Mon combat est de faire en sorte que les jeunes générations puissent connaître Gaston Monnerville et son histoire. L’idée, c’est de concilier la mémoire de Gaston Monnerville à travers le Lot et les Outre-mer", dit l'élue.

Un combat pour sa mémoire que mène aussi le maire de Sousceyrac : "Je pense que les générations actuelles et futures méconnaissent un peu Gaston Monnerville. On va le mettre en lumière à travers notamment, une correspondance de notre école avec celle de Case-Pilote en Martinique."

La Panthéonisation

Pour un homme qui "semble (être) de plus en plus proche de nous", selon Georges Patient, mais aussi selon Huguette Tiegna pour qui "Gaston Monnerville est profondément un homme du présent et un homme de l’avenir", le combat est à la Panthéonisation. Une demande soutenue par le président actuel du Sénat. Pour ce dernier, "il est celui qui a fait en sorte que Victor Schœlcher et Félix Eboué rentrent au Panthéon, il mérite de les rejoindre". Pour la députée de la République En Marche : "Nous devons tous militer pour l’accompagner au Panthéon, pour que la République lui rende ce qu’il a fait pour la Nation".