Guyane : une épidémie, et des milliers de personnes qui ont faim

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institut pasteur Guyane
L'institut Pasteur de Cayenne en Guyane ©Jody Amiet / AFP
Dans le territoire amazonien, où le Premier ministre Jean Castex est attendu dimanche, l'épidémie de Covid-19 en augmentation (un nouveau décès et plus 124 cas confirmés en 24h, en tout 5178 cas et 21 morts) a engendré une tension sociale grandissante.
"En ce moment, je mange une fois par jour. Et mes enfants, ils mangent, un peu", explique Rebecca, une habitante de Guyane privée de ses "petits boulots" depuis mars à cause du coronavirus et du confinement maintenu plus ou moins sévèrement depuis mi-juin. Rebecca, trente ans, maman de deux enfants en bas âge, Haïtienne en situation irrégulière, n'a plus aucun revenu car elle ne peut "plus travailler". La jeune femme partage avec d'autres familles une maison en parpaing à la Source de Baduel, bidonville de Cayenne reconfiné depuis dix jours.
    
Sous l'ombrage de grands manguiers et bananiers, une équipe de bénévoles en lien avec la plateforme d'aide alimentaire régionale arpente à pied les ruelles de béton, entre des maisons de tôles ou de parpaings. Dans ce quartier construit à flanc de colline, on distribue en porte à porte des sacs poubelles de quelques kilos remplis de boîtes de conserve, chocolat en poudre, savon etc. aux familles repérées par les services sociaux.
 

C'est un quartier de 10.000 habitants, on est venu avec 60 colis. C'est insuffisant. Il y a des gens qui ne mangent pas pendant quatre cinq jours, le problème est devenu plus médical que social  

François Lair, médecin 


Le docteur évoque aussi des situations préoccupantes concernant "les nourrissons". Dans ce territoire qui compte 300.000 habitants officiels et de nombreux citoyens en situation irrégulière, les services de l'État recensent depuis la mi-mars "30.000" bénéficiaires "réguliers" de l'aide alimentaire, soit six fois plus qu'habituellement.
    

Besoin alimentaire "généralisé"

Le besoin alimentaire "est généralisé sur tout le territoire", explique la sous-préfète Claire Durrieu, qui parle d'une attention grandissante à porter "dans les quartiers informels du littoral". 
 

Le durcissement du confinement dans plusieurs quartiers de l'île de Cayenne ainsi que l'arrêt de l'économie informelle ont des conséquences sociales catastrophiques en particulier sur l'accès à l'alimentation, et donc sur l'état de santé voire la survie d'une partie de la population

Médecins du Monde, dans une lettre ouverte adressée au gouvernement

 
Un "assuré social sur deux" relève de la "grande précarité" (aide médicale d'État, complémentaire santé solidaire) en Guyane, selon l'association pour qui "la survie d'une partie de la population" est en jeu. Dans cette collectivité française d'Amérique du sud, se nourrir peut coûter cher, avec des prix de produits de produits alimentaires supérieurs de 34% par rapport à l'Hexagone, selon l'INSEE. La fermeture des frontières avec le Suriname et le Brésil et la fermeture des petits marchés de poisson obligent certaines familles à faire leurs courses dans les supermarchés où les prix sont plus élevés. "Parfois des amis apportent à manger à ceux dans le besoin, mais ça ne peut pas durer vu la situation", commente Johnson Paul, venu prêter main-forte pour la distribution.
    

"Les acteurs de terrain sont épuisés"

La situation est "très cruelle", témoigne Jeanmiché Bellevue, qui repère les familles de son quartier dans le besoin. "Les gens sont confinés, ils n'ont pas d'assistance", avance-t-il, en évoquant une "difficulté" accrue de ses compatriotes, migrants haïtiens, souvent victimes d'ostracisme. "L'État va encore augmenter l'effort. On le maintient jusqu'à la fin de la crise sanitaire, en plus des 3,2 millions d'euros déjà mis à disposition", assure la préfecture de Guyane. 

La vague épidémique arrive et "on a l'impression que tout ce qui a été fait ne suffit pas. Quand vous avez fini de courir le marathon, il faut faire un 400 mètres", souffle, la mine grave, Benoît Renollet, directeur territorial à la Croix-Rouge. "Les acteurs de terrain sont épuisés, des institutions ferment pour cause de cas de Covid-19 en interne, et la saison des congés a commencé", souligne-t-il. Neuf membres de l'unité d'urgence de la Croix-rouge sont attendus la semaine prochaine "pour renforcer les équipes, les centres communaux d'action sociale et les mairies" mais de l'avis général, "on manque aussi de bras" pour les distribution alimentaire.
 
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