Haïti : quand les souvenirs pour touristes sont fabriqués par des enfants

A Noailles, de nombreux enfants ne pouvant aller à l’école faute de moyens travaillent comme artisans pour des sommes dérisoires.
Au village de Noailles, en périphérie de Port-au-Prince, la tradition de la découpe du fer forgé se transmet depuis une cinquantaine d'années. Une pérennité saluée par les visites régulières d'élus étrangers… pendant lesquelles les enfants artisans n'ont pas d'outils en main. Reportage. 
Assis sur le sol en terre battue, Samuel Jean s'applique à détacher une forme de bateau d'un grand morceau de fer forgé : un futur souvenir pour touristes que l'enfant de sept ans aura participé à concevoir, en échange de quelques centimes.
 
"Beaucoup de gens sont venus ici pour découvrir notre travail : Bill Clinton, des députés étrangers, des ambassadeurs...", aime à raconter Walner Joseph dans le bruit incessant des coups de marteau. Après des années de labeur, l'homme de 46 ans possède désormais son propre atelier et fait travailler une quinzaine de personnes, dont des enfants.
        

"Je me donnais des coups de marteau sur les doigts"

"Lui, c'est un grand boss, oui, à son âge", sourit-il en pointant du doigt un garçon qui dit avoir entre huit et neuf ans. "La tradition se perpétue comme ça : c'est une vie éternelle pour Noailles!" Cette "vie éternelle" reste néanmoins suspendue aux aléas de la demande : les touristes étant encore peu nombreux en Haïti, les artisans produisent surtout de quoi alimenter les marchés à souvenirs de la Caraïbe.   
        
"Ceux qui me passent commande refusent même que j'inscrive mon nom au dos des pièces : moi je rêve de n'avoir plus à écrire que Haïti", se lamente Walner Joseph. Les maisons du littoral de Curaçao sur lequel il pose les dernières touches de peinture, cet Haïtien ne les connaît que par la photo délavée qu'il tient en main.

Le jeune Samuel nettoie la tête d’un de ses amis artisans, tâché de peinture.

Bastien Jean Ricardo a, lui aussi, commencé à travailler le fer forgé à l'âge où il apprenait juste à lire. "Je me donnais des coups de marteau sur les doigts", se souvient-il. Aujourd'hui, il dirige son propre atelier et vend ses oeuvres à l'international, estampillées "commerce équitable". Un aboutissement pour cet homme de 36 ans, qui emploie toutefois aussi des enfants, signe de la réalité d'un pays où travailler avant l'âge légal de 14 ans est courant.
        
"Maintenant, c'est moi qui montre le métier aux jeunes mais je leur donne à faire ce qui est plus facile. Certains enfants commencent à travailler à quatre ou cinq ans. C'est dangereux, c'est vrai, mais on a seulement ça pour vivre", témoigne-t-il.
 

La pauvreté amène à travailler dans les ateliers 

Plus de 60% de la population haïtienne gagne moins de deux dollars par jour et près de la moitié des familles sont monoparentales, gérées par des femmes, le groupe le plus affecté par la pauvreté. "Placer un enfant dans une situation où il va travailler n'est pas une chose forcément vue comme négative mais comme une passerelle, une manière d'accéder à des services auxquels sinon il n'aurait pas accès", explique Inah Kaloga, à la tête du service protection de l'enfance de l'Unicef.
        
Car en Haïti, 80% des écoles sont privées et payer l'uniforme implique déjà d'énormes privations de la part des parents. "Face à ces barrières concrètes sur la capacité d'étudier, pour beaucoup de familles, l'idée du travail des enfants n'est pas d'avoir un revenu d'appoint pour améliorer le quotidien mais de répondre aux besoins des enfants de manière régulière et pérenne", rappelle-t-elle.

Les enfants artisans habitent avec leurs parents dans des huttes de fortune.

C'est cette pauvreté qui a amené Tyson Jean-Baptiste à travailler dans les ateliers de Noailles dès neuf ans. "Le fer c'est la seule chose qu'on ait comme activité. Je veux pouvoir finir mon lycée", explique l'adolescent de 18 ans. A ses côtés, Samuel, sept ans, l'écoute en silence après lui avoir fourni une nouvelle pièce tirée d'un grand bidon. En période de forte activité, l'enfant, qui n'a jamais pu aller à l'école, parvient à récolter neuf à dix dollars par jour.
        
Ce pécule est indispensable à la survie de ses proches mais, même ajouté aux maigres recettes de la vente du maïs de son père, il ne permet pas de sortir de l'extrême pauvreté. La famille partage à cinq un abri de fortune, quelques mètres carrés sans meuble, fermés par des bâches plastiques tenues par des bouts de bois. Samuel fait quotidiennement le tour des ateliers. Il rêve de posséder, un jour, son propre commerce pour touristes.