Histoire : en mai 1931, des dizaines de Kanaks sont exhibés dans un zoo humain en marge de l’Exposition coloniale de Paris

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Kanaks exposition coloniale
Hommes kanaks lors de l'Exposition coloniale de Paris en 1931. ©DR

Il y a 90 ans, de mai à novembre 1931, la dernière Exposition coloniale internationale de Paris connaît un succès sans précédent. Tous les territoires des Outre-mer actuels y sont représentés par des pavillons. Mais des dizaines de Kanaks en sont réduits, en marge, à une ignoble mise en scène.

La dernière Exposition coloniale internationale de Paris ouvre ses portes le 6 mai 1931 à la Porte Dorée et sur une grande partie du bois de Vincennes, et durera jusqu’au 15 novembre de la même année. Avec huit millions de visiteurs, c’est un succès populaire sans précédent et une victoire idéologique pour la France impériale de l’époque. Des « indigènes » des colonies sont emmenés dans la capitale comme figurants, afin de reproduire pour le public français des scènes de leur vie locale.

Mais pour des dizaines de Kanaks, une autre histoire va se dérouler. Sordide. En marge de l’exposition, la Fédération française des anciens coloniaux en « recrute » une centaine, pour les exhiber au Jardin zoologique d’acclimatation du bois de Boulogne. Vous avez bien lu, dans un zoo ! En fait de recrutement, les Kanaks sont complètement dupés. On leur ment délibérément en leur disant qu’ils vont participer à l’Exposition coloniale internationale pour présenter leurs danses et leur culture, et qu’ils pourront visiter la capitale. A leur arrivée en mars 1931 à Marseille, ils sont envoyés non pas à Vincennes, mais directement au Jardin d’acclimatation. Quelques-uns d’entre eux iront néanmoins à Paris pour l’ouverture officielle du pavillon de la Nouvelle-Calédonie.

"Sauvages cannibales et polygames"

Parmi ceux qui accostent à Marseille, certains sont envoyés, sans qu’ils s'y attendent, en Allemagne, à Francfort, pour un « show » intitulé « Les derniers cannibales des mers du Sud ». Nous y reviendrons. Au Jardin zoologique d’acclimatation, des cases de fortune sont construites à la va-vite. Les publicités s’étalent dans la presse, où les Kanaks sont qualifiés, entre autres, de « sauvages cannibales et polygames ». Et le spectacle peut commencer en marge de l’Exposition coloniale. Dans son livre « Cannibale », inspiré des entretiens que l’auteur a eu avec des descendants de Kanaks exhibés dans le zoo humain, le romancier Didier Daeninckx écrit en leur nom :

On nous jetait du pain, des bananes, des cacahuètes, des caramels... Des cailloux aussi. Les femmes dansaient, les hommes évidaient le tronc d’arbre en cadence, et toutes les cinq minutes l’un des nôtres devait s’approcher pour pousser un grand cri, en montrant les dents, pour impressionner les badauds. Nous n’avions plus une seule minute de tranquillité, même notre repas faisait partie du spectacle.


Le triomphe est au rendez-vous, en dépit des protestations émises par les communistes, des religieux, des associations de défense des droits humains et des Kanaks, tous unis contre les responsables de cette déshumanisation. Le ministre des Colonies est saisi de l’affaire, et réagira bien tard, en sommant la Fédération française des anciens coloniaux, au mois de juillet, de rapatrier ses « employés ».

Exhibés en Allemagne et en Autriche

Mais les organisateurs n’en ont cure. Au contraire, ils poursuivent leurs sinistres projets. Dans le courant du mois de mai, ils obligent une soixantaine de Kanaks à partir en Allemagne, où ils sont de nouveau exposés aux railleries de la foule à Hambourg, Berlin, Francfort, Munich… ainsi qu’à Vienne en Autriche. Ils sont confiés notamment à des dirigeants de cirque.

Leur cauchemar se termine en novembre 1931. Avec ceux de Paris, les Mélanésiens rejoignent Marseille, où ils embarquent finalement vers leur terre natale, avec un souvenir de France qui les marquera à jamais, ainsi que leur descendance à laquelle ils ne manqueront pas de raconter les avanies endurées. Le reste appartient à une histoire qui est loin d’avoir fini de s’écrire, comme en témoigne l’actualité de la Nouvelle-Calédonie…