La révolution du transport maritime à la voile fera escale en Outre-mer

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©Mauric, TOWT, DR

90% des marchandises sont acheminées par des cargos aux moteurs polluants, mais la force vélique se fait une place dans l'import-export. Sur de vieux gréements ou des bateaux nouvelle génération, des sociétés françaises proposent un transport plus responsable vers certains territoires d'Outre-mer.

Du rhum agricole de la Martinique embouteillé à Saint-Etienne (Auvergne-Rhône-Alpes) : c'est le produit phare des Frères de la côte, une société familiale (élargie) créée en 2015. C'est sur le Tres hombres, un brigantin néerlandais, que les cargaisons voyagent : vins et spiritueux français, huile d'olive portugaise à l'aller, barriques de rhum au retour.

"La distillerie La Favorite et la famille Dormoy a été séduite par ce projet écologique de transport à la voile dès 2017, se souvient Grégory Girardin, responsable financier et logistique chez les Frères de la côte. Leur culture raisonnée de la canne, coupée à la main, et le choix du transport à la voile, c'est une boucle vertueuse ! Cela nous a donné l'opportunité d'expérimenter un élevage dynamique, puisque les rhums sont transportés dans leurs fûts. Cela permet deux choses : une suroxygénation du rhum (qui permet une bonne intégration des alcools), et un meilleur échange avec le bois (grâce aux mouvements du bateau). En résulte une cuvée plus douce et aromatisée."

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Le Tres hombres part pour 7 mois de rotation complète depuis les Pays-Bas. Après la transatlantique il fait étape à la Barbade, la Martinique, la Colombie et la République Dominicaine. ©DR


La formule plaît à quelques deux cents points de vente de l'Hexagone et de Suisse : cavistes, restaurants, bars... En 2019, 4300 bouteilles ont été écoulées, soit 46% de plus que l'année précédente. L'armateur du voilier, Fairtransport, ouvre ses cales à la compagnie française, qui affrète une partie de la cargaison. "On ne peut pas approvisionner tout le monde maintenant, d'où l'idée d'augmenter nos volumes de transport et le projet de construction d'un nouveau bateau, le Zeehaen, explique Grégory Girardin. On a acheté la coque de cet ancien morutier, qui va devenir une goélette qui pourra transporter jusqu'à 120 tonnes de marchandises. Nous allons l'armer et ouvrir une partie du chargement à des transporteurs tiers."

 

Le moteur électrique, avec batterie, se rechargera pendant la navigation et sera utilisé pour les entrées et sorties de port. Avec une vitesse de croisière de 7,5 nœuds (13-14 km/h), les délais ne sont pas garantis. "La demande est très forte de la part des producteurs comme des consommateurs, qui s'intéressent de plus en plus aux questions de transport", assure Grégory Girardin. En 2020, l'entreprise a ouvert le Comptoir martiniquais des Frères de la côte. Elle espère boucler le financement des travaux du Zeehaen, qui sera peut-être amené, à l'avenir, à naviguer aussi dans les océans Indien et Pacifique.

 

Néoline

C'est un catalogue d'engagements fermes à faire pâlir d'envie n'importe quel concurrent : Renault, Beneteau, Manitou, Hennessy, Clarins, Michelin... Le fret à la voile prend une autre dimension avec le projet de Neoline, start-up nantaise qui finalise son montage financier pour construire des voiliers cargos de 136 mètres. La rotation principale se fera dans l'Atlantique nord - entre la France et les États-Unis -, avec un départ tous les quinze jours dès la mise en fonction d'un deuxième navire roulier.

"La route directe entre Saint-Nazaire et Baltimore nous fait passer juste à côté de Saint-Pierre-et-Miquelon. C'est à l'occasion d'une rencontre avec le député Stéphane Claireaux que s'est formalisé le fait qu'il y avait une pertinence à faire escale dans l'archipel, se remémore Jean Zanuttini, le président de Neoline. On est allés sur place rencontrer les acteurs économiques et politiques et on a compris l'intérêt de créer une ligne directe. Aujourd'hui le fret est chargé en France sur un paquebot parti de Rotterdam (Pays-Bas), et passe par Halifax (Canada) avant d'arriver à Saint-Pierre." Avec huit jours de mer estimés, les temps de trajet seront raccourcis pour l'acheminement des produits frais. L'archipel travaillant à devenir une tête de ligne des croisières autour de Terre-Neuve, ces denrées pourraient également être chargées sur les paquebots.

 

Saint-Pierre et Miquelon fera l'objet de deux étapes, à l'aller et au retour. "On est en discussion avec les professionnels de la pêche pour emmener leurs produits dans l'Hexagone. On s'intéresse aussi à la problématique des déchets : les évacuer par bateau sous pavillon français éviterait de passer par le sol canadien. C'est à voir avec les éco-organismes qui ont la responsabilité de la collecte et du retraitement, précise Jean Zanuttini. On dit qu'on économise entre 80 et 90% de fioul face à des navires qui globalement vont à 15 nœuds (27-28 km/h). Il reste entre 10 et 20% de consommation qui est nécessaire pour produire de l'électricité à bord, pour faire les manœuvres de port et parfois l'été par manque de vent."

Le projet industriel est ambitieux, et son impact environnemental est amené à évoluer avec le temps. "La révolution c'est la météorologie et le routage, qui nous permettent de prédire le temps qu'il va faire sur le trajet et de le modifier pour aller chercher le vent, décrit Jean Zanuttini. Le moteur au diesel (gasoil) sera hybridé avec de l'électrique, et on travaille à l'installation d'un système de batteries réutilisées de véhicules électriques du groupe Renault. Progressivement on espère se passer de l'installation diesel, pour compléter plutôt avec une pile à combustible. Une fois qu'on aura atteint ce seuil là, on pourra dire qu'on est quasiment à zéro émission (de CO2)." Ce modèle de bateau serait apte à faire escale dans tous les territoires d'outre-mer.

 

TOWT

Le déchargement se fait encore à la force des bras chez TOWT. Vendredi 4 juin sur le quai du Rosmeur, à Douarnenez, le rhum marie-galantais a finalement touché terre avec quelques jours de retard sur l'arrivée estimée de L'Avontuur, une goélette à deux mâts qui bouclait sa sixième transatlatique. La distillerie Poisson a confié 900 litres de rhum ambré qui a été stocké dans des barriques de vin pour le voyage. C'est la deuxième cuvée de ce partenariat. "Avec le chocolat, le café et le thé, les produits proposés actuellement dans nos boutiques sont notre vitrine pour dire aux consommateurs : le transport à la voile est encore d'actualité et viable pour l'avenir !, s'enthousiasme Olivier Tanguy, le commercial import-export de TOWT. Avec notre label Anemos on peut suivre le chemin d'un paquet de café, de la récolte aux étapes en mer."

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Sur le voilier-cargo du futur, le déchargement sera mécanisé ©DR

Depuis 2011 la compagnie maritime a affrété 19 navires, pour transporter les produits qu'elle met en vente mais aussi ceux de ses clients. Et s'apprête à changer d'échelle. "Avec les vieux grééments on a déjà déplacé un millier de tonnes environ. Cela correspond à la capacité d'un voilier-cargo en un seul voyage, décrit l'ingénieur Ilan Vermeren. La levée de fonds est en cours pour la construction d'un premier bateau. On aura un moteur d'appoint qui permettra de garantir nos engagements commerciaux. L'idéal c'est de décarboner, donc on va suivre les routes qui nous permettent d'optimiser notre utilisation de la voile."

 

"Que ce soit actuellement avec le rhum que nous développons, transporté à la voile depuis Marie-Galante, ou l'accord stratégique que nous avons avec la distillerie Longueteau pour le futur, la Guadeloupe est éminemment stratégique dans notre développement. C'est une porte d'entrée dans la Caraïbe qui nous permet de rayonner sur les différentes îles, mais également vers l'Amérique du sud et l'Amérique centrale", explique Guillaume Le Grand, cofondateur de TOWT.

Pointe-à-Pitre deviendra une étape systématique, à l'aller comme au retour. "Saint-Pierre-et-Miquelon est stratégique sur la route de l'Amérique du nord, poursuit-il. On est en discussions commerciales, et intéressés par un lieu de stockage à moyen terme, qui nous permettrait de mieux remplir les navires avant d'aller vers les Etats-Unis ou le Canada, afin de répondre aux demandes saisonnières des clients." Des scientifiques de l'Université de Bretagne occidentale ont d'ores et déjà montré leur intérêt pour rallier l'archipel, en vue de faire des mesures de température de l'eau, de présence d'hydrocarbures ou de qualité de l'air. 

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La boutique de TOWT à Douarnenez. Une deuxième a ouvert début 2021 au Havre. ©Julie Straboni


Actif dans des groupes de réflexion autour du transport de marchandises, notamment dans la Caraïbe, Guillaume Le Grand réfléchit à un navire qui serait un vecteur intra-caribéen, ou entre les îles et les continents américains. "Avec la Guadeloupe comme pivot, les possibilités en Martinique et en Guyane, nous allons pouvoir imaginer des routes spécifiques entre la France et la France ! Faire partie de réseaux permet de mieux comprendre les différences linguistiques, culturelles et les opportunités de flux sur l'arc antillais. Nous devons entrevoir cet espace géographique comme une cohérence, et savoir dans quel ordre organiser les escales par rapport au vent."

 

Grain de sail

La démarche de Grain de sail est singulière : sur le marché du transport à la voile depuis 2010, les Bretons ont fait le choix de transporter leurs propres matières premières pour leurs besoins de production. "A Morlaix notre chocolaterie a produit 240 tonnes de chocolat transformé l'année dernière, on a également torréfié 30 tonnes de café, détaille Stefan Gallard, le directeur marketing. Ce cacao vient du Pérou et de République dominicaine, et nous le récupérons à Saint-Domingue."

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Le surcoût du transport à la voile rentre dans le prix du produit transformé par Grain de sail : 10 centimes de plus pour cette tablette de chocolat ©DR


En 2018, l'entreprise lançait la construction d'un voilier cargo d'une capacité de charge de 50 tonnes. Livré en octobre 2020, Le Grain de sail a bouclé sa première rotation et est déjà reparti à l'assaut de New York (Etats-Unis). La montée en puissance du marché du cacao, et avec elle la création d'une nouvelle structure de transformation, encourage l'équipe à mettre un deuxième navire en chantier. Le Grain de sail II aura une capacité de 300 tonnes. "Nous sommes justement en discussion pour ramener du rhum des Antilles, et nous sommes en train d'identifier des partenaires potentiels. Convoyer du rhum à la voile a du sens, historiquement et dans l'imaginaire", raconte Stefan Gallard, se référant sans doute aux histoires de pirates.

 

"Le consommateur s'est intéressé au bio, au circuit court, au suremballage... Certains se penchent maintenant sur cette dernière barrière du transport. Pour le chocolat, le café et le rhum, il n'existe pas d'alternative en local. La France est, avec les pays scandinaves, à la pointe de la conversion vers un transport plus propre, nous apprend Stefan Gallard. Il faut former les jeunes dans les écoles maritimes, et adapter les textes car on nous impose les mêmes règles qu'aux cargos de 250 m... Vieux grééments ou bateau flambant neuf : c'est comme comparer une voiture de collection à une voiture moderne ! Chacun son approche ! Ce que je vois c'est que nous ne sommes pas les seuls, cela veut dire que la force vélique a un avenir." 

 

Aller plus loin

De plus petits bateaux aux lignes directes, des vitesses commerciales qui baissent : il faut accepter d'aller moins vite pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

La stratégie de l'OMI, l'Organisation maritime internationale, prévoit de parvenir au point culminant des émissions de GES provenant des transports maritimes internationaux aussitôt que possible, et de réduire le volume total d'émissions de GES annuelles d'au moins 50% d'ici à 2050, par rapport à 2008.

Le 21 septembre prochain, le transport maritime propulsé par le vent sera au centre d'une journée spéciale à Saint-Nazaire.

Il existe également la Wind ship association (française)

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