Le paradis polynésien de Gauguin revu et corrigé par l’artiste samoane Yuki Kihara

Yuki Kihara présente son exposition à la biennale de Venise
C’est la Mecque de l’art contemporain. Tous les deux ans, la biennale de Venise rassemble tout ce qui se fait au monde en matière de créativité. Cette année, l’artiste samoane transgenre Yuki Kihara est venue présenter sa manière d’envisager l’œuvre de Paul Gauguin en Polynésie et il prend cher.

A la biennale de Venise, de nombreux pays ont leur pavillon dans lequel ils présentent l’artiste qu’ils ont choisi. Cette année, la Nouvelle-Zélande a fait appel à Yuki Kihara,  une plasticienne bourrée de talent et d’imagination. Regardez ci-dessous notre reportage :

©polynesie

D’origine samoane et japonaise, cette artiste transgenre a choisi de faire vivre ses combats à travers son art. Elle milite notamment pour la reconnaissance de sa communauté fa’afafine. Aux îles Samoa, ce sont les personnes nées garçon qui s’identifient comme un troisième genre. Yuki Kihara œuvre aussi pour alerter le public sur les conséquences du changement climatique dans les îles du Pacifique. Elle plaide aussi pour une meilleure connaissance du cataclysme qu’a représenté la colonisation européenne sur son archipel natal et ailleurs.

Yuki Kihara (en jaune) au vernissage de Paradise camp à la biennale de Venise

La découverte de Gauguin

Yuki Kihara s’est intéressée pour la première fois à Paul Gauguin en 2008. A l’époque, elle exposait à New-York. En allant se promener au Metropolitan museum, elle est tombée sur des tableaux de Gauguin en Polynésie. Un choc. Elle avait l’impression que le peintre avait été sur les îles Samoa. Après cette découverte, Yuki Kihara a exploré d’autres terrains. Puis elle a fini par se plonger dans l’œuvre du peintre français du 19e siècle et elle a trouvé qu’il s’était effectivement inspiré très largement de photos prises aux Samoa. Elle a même réussi à mettre la main sur un cahier relevant les noms des visiteurs du musée d’Auckland en Nouvelle-Zélande dans lequel figurait le nom de Paul Gauguin à la date du 26 août 1895. Une copie du registre figure dans l'exposition Paradise campOr, dans ce musée, il y avait des photos d’un certain Thomas Andrew. Ce photographe néo-zélandais avait fait le portrait de nombreux habitants des Samoa. Et la similitude avec certains tableaux de Paul Gauguin est troublante. Il y a même une carte postale que le peintre a carrément copiée.

Le tableau de Gauguin, à droite, largement inspiré d'une carte postale.

Communauté fa'afafine

Après toutes ces recherches très poussées, Yuki Kihara s’est amusée à faire poser ses amis fa’afafine des Samoa pour reprendre certaines scènes imaginées par Paul Gauguin. Une manière de se réapproprier son œuvre. Le résultat est troublant de vérité. Les photos sont magnifiques. Yuki Kihara dénonce dans son exposition le harcèlement auquel certaines de ses amies sont confrontées. Elle rend hommage à une jeune fa’afafine qui a mis fin à ses jours à l’âge de vingt ans. En faisant poser ainsi ses amies, Yuki Kihara procède à une marche des fiertés sur papier glacé. Une belle manière de donner confiance à sa communauté à laquelle elle reste très attachée.

Une photo de Yuki Kihara inspirée d'un tableau de Gauguin.

L’artiste a aussi poursuivi sa quête de vérité à travers Paradise Camp. Elle a poussé encore plus loin l’exercice de réappropriation en prenant elle-même l’apparence de Paul Gauguin. Quel pied de nez ! La photo de l’autoportrait est incroyablement réussie. Mais encore une fois, Yuki Kihara a approfondi sa réflexion en mettant en scène une vidéo dans laquelle elle interviewe Paul Gauguin qu’elle-même interprète, en le ridiculisant à souhait. Cet entretien est absolument magique d’audace et d’humour !

Yuki Kihara déguisée en Gauguin !

Avec Yuki Kihara, Paul Gauguin a perdu de sa superbe. L’artiste samoane met en évidence les travers colonialistes du peintre français, sa manière de s’inspirer sans vergogne de photos prises par d’autres et d’utiliser les femmes polynésiennes comme des objets. Mais en se moquant ainsi de lui, en détournant son œuvre de manière si talentueuse, Yuki Kihara propose une exposition à la fois drôle, esthétique et très intéressante. Sans le vouloir, elle donne un sacré coup de jeune à l’œuvre polynésienne de Paul Gauguin.