Valéry Giscard d'Etaing, mort ce mercredi 2 décembre 2020 à l'âge de 94 ans, restera à jamais le premier président de la République française à avoir foulé le sol de Wallis, au cours d'un voyage dans le Pacifique qui lui a valu le surnom de "prince qui a fendu les océans". Dans chacun de ces océans, il a été accueilli de manière très chaleureuse, comme en témoignent les images de l'époque. Mais aux Antilles et à La Réunion, la grogne sociale rattrape vite le chef de l'État.

Il reste également deux rendez-vous manqués avec les Outre-mer : la Guyane qu'il comptait visiter lors de son second mandat, ainsi que Saint-Pierre et Miquelon où il n'a jamais mis les pieds. Sur le plan politique, son septennat a été marqué par le référendum sur l'indépendance des Comores qui a mené à la partition de l'archipel et à la départementalisation de Mayotte.

Aux Antilles, grogne sociale et rencontres au sommet

En décembre 1974, Valéry Giscard d'Estaing se rend en Guadeloupe puis en Martinique, lieu d'une rencontre rencontre historique avec le président des États-Unis en exercice, Gerald Ford. Il retourne en Guadeloupe en 1979 pour un sommet plus informel et en 1980 pour un voyage privé cette fois. 

Les Antillais soufflent le chaud et le froid
Le 12 décembre 1974, quelques minutes avant le décollage de l'avion présidentiel, Henri Salvador, tiré à quatre épingles, souhaitent un bon voyage au couple présidentiel, avec un pointe d'humour : "Mme la présidente, pour ne pas manquer à la coutume selon laquelle une petite fille offre un bouquet, permettez-moi, durant quelques instants, d'être cette petite fille et de vous offrir ces quelques fleurs."

Si à l'arrivée l'accueil est enthousiaste et coloré, la colère gronde en Guadeloupe comme en Martinique, 28 ans après la loi qui a mis en place la départementalisation. Le chômage est galopant, la démographie en pleine explosion, l'économie plombée... Plusieurs maires n'hésitent pas à clamer haut et fort leur mécontentement. 

À Pointe-à-Pitre, le président de la République est bousculé, son service d'ordre débordé par les partisans de l'indépendance des Antilles. Henri Bangou, le maire de la ville, villipende les "technocrates" de l'Hexagone. Giscard d'Estaing répond égalité, fraternité et développement économique : 

"Je veux être pour vous un président du changement (...) Je veux que les Français d'Amérique que vous êtes se sentent fiers de l'être. Vous n'êtes pas des Français avec un point d'interrogation (...) vous l'êtes depuis 300 ans et ceci ne doit pas être remis en cause."

En Martinique, le climat est tendu mais l'accueil du président n'en est pas moins spectaculaire. Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont présentes pour acclamer VGE qui tient à préciser qu'il est venu rencontrer le peuple martiniquais. Mais devant la foule dense massée autour de la mairie de Fort-de-France, le président renonce à sa rencontre avec Aimé Césaire, affirmant qu'il craint les accidents corporels. Le député-maire et leader autonomiste de la Martinique y voit, lui, un refus de dialoguer, voire de combattre. 

► Un sommet historique en Martinique
Gerald Ford est le premier président américain en exercice à se rendre dans les Antilles françaises. Le 15 décembre 1974, il est accueilli par Valéry Giscard d'Estaing à l'aéroport du Lamentin. Quelques mois après le premier choc pétrolier, les deux dirigeants se penchent sur la question de l'énergie. Il faut trouver des solutions face à l'augmentation du prix du pétrole. 

Cette rencontre donnera lieu à plusieurs photos cocasses. En maillot de bain, Valéry Giscard d'Estaing pose en compagnie du président des États-Unis dans la piscine de l'hôtel Leyritz à Basse-Pointe. 

Valery Giscard d'Estaing et Gerald Ford en Martinique en décembre 1974. © STF/AFP


► Sommet informel en Guadeloupe
Quatre ans plus tard, du 4 au 6 janvier 1979, se tient une conférence informelle des dirigeants des quatre grandes puissances occidentales : France, Allemagne, États-Unis et Grande-Bretagne. Une réunion inédite depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Valéry Giscard d'Estaing insiste pour qu'elle ait lieu en Guadeloupe. Il reçoit à l'hôtel Hamac le président américain Jimmy Carter, le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt et le Premier ministre britannique James Callaghan. Au cœur des discussions, les relations entre l'URSS et la Chine, la crise politique en Iran. 

Helmut Schmidt, Jimmy Carter, James Callaghan et Valery Giscard d'Estaing en janvier 1979 en Guadeloupe. © AFP

"Le prince qui a fendu les océans" : l'accueil triomphal du Pacifique

En juillet 1979, Valéry Giscard d’Estaing entame un voyage officiel inédit en trois étapes : le président de la République se rend en Nouvelle-Calédonie, puis à Wallis et enfin à Tahiti. Il est alors le premier chef d’État français à visiter Wallis, et l’accueil qui lui est réservé est spectaculaire. 
 

► En Nouvelle-Calédonie, un Giscard "décentralisateur"
De Nouméa à Bourail, en passant par la côte, Lifou et les îles Loyauté, Valéry Giscard d'Estaing parcourt une grande partie du Caillou au cours des trois jours qu’il passe sur place. Dans une allocution prononcée peu après son arrivée, à Nouméa le 17 juillet 1979, devant l'Assemblée territoriale, le président de la République se veut, déjà, décentralisateur :

 

► À Wallis, l’amour de la République chanté à tue-tête 
Le 19 juillet 1979, Valéry Giscard d’Estaing devient le premier président de la République française à fouler le sol de Wallis. Après avoir atterri à l’aéroport d’Hihifo, il ne reste sur place que 3 heures. Le temps nécessaire pour savourer l’accueil chaleureux et partager une coupe de kava.

Dans un discours, VGE annonce l'arrivée imminente de la radio à Wallis. Une équipe de télévision accompagne le président et documente ce voyage inédit ainsi que la ferveur qui entoure son passage éclair sur l'île.

Regardez le reportage d'un certain Patrick Poivre d'Arvor à Tahiti puis à Wallis. Il décrit, avec des mots bien à lui, les rois de l'archipel, la cérémonie du kava...  
Visite officielle de Giscard dans le Pacifique commentée par PPDA
  
À quelques encablures de la cathédrale de Wallis, un drapeau tricolore à la main, la population chante son attachement à la République française. D’abord en entonnant la Marseillaise, puis une chanson d’adieu, qui peut paraître aujourd'hui surprenante, sur le tarmac de l’aéroport :
 

► À Tahiti, les honneurs militaires et un surnom
C'est la troisième et dernière étape du voyage présidentiel dans le Pacifique en 1979. Elle débute par les honneurs militaires à l'aéroport et des danses traditionnelles pour le chef de l'État et son épouse. D'après Patrick Poivre d'Arvor, les Tahitiens ont donné un surnom au président : "le prince qui a fendu les océans".

Valéry Giscard d'Estaing affirme être venu donner un nouvel élan au contrat passé avec la Polynésie, revenant sur le changement de statut du territoire, une autonomie de gestion, votée à l'unanimité par le Parlement deux ans plus tôt, le 12 juillet 1977. 

Le président a vraisemblablement marqué les Tahitiens puisque le 10 mai 1981, Giscard d'Estaing obtient 76 % des voix exprimées en Polynésie, lors du second tour de l'élection présidentielle perdue face à François Mitterrand. 
 

Le vibrant accueil réunionnais

Sur les images tournées en 1976, c'est une véritable marée humaine qui accueille Valéry Giscard d'Estaing à son arrivée à l'aéroport de Gillot. Le Journal de l'île de La Réunion parle de 70 000 spectateurs, titrant en une de l'édition du 21 octobre : "Triomphe pour Giscard". C'est la deuxième visite présidentielle dans l'île, 15 ans après celle du général de Gaulle.

À Saint-Louis, il choisit de s'adresser aux jeunes, très nombreux dans l'île. Certains brandissent des pancartes "Vive Giscard". Évoquant les problèmes économiques et sociaux de l'île, "les jeunes Français ont le droit de choisir et de juger eux-même leur avenir. Ils ont mieux à faire que de s'insérer dans un long cheminement de cortèges et de manifestations qui ne les conduira nulle part."

Regardez le reportage réalisé à l'époque : 
Valéry Giscard d'Estaing à La Réunion en 1976

Mayotte, changement de cap radical

C'est le dossier ultramarin le plus chaud de son septennat. Avant son élection à la présidence de la République, Valéry Giscard d’Estaing se prononce en faveur de l’indépendance des quatre îles des Comores. Il est catégorique, pas question de séparer Mayotte du reste de l’archipel. Il réaffirme sa position, une fois élu président de la République, lors de la deuxième réunion de presse de son mandat, le 24 octobre 1974 :

"Était-il raisonnable d’imaginer qu’une partie de l’archipel devienne indépendant et qu’une île, quelque soit la sympathie qu’on puisse éprouver pour ses habitants, ait un statut différent ? Je crois qu’il faut accepter les réalités contemporaines. Les Comores sont une unité, ont toujours été une unité, il est tout naturel que leur sort soit un sort commun. Même si, en effet, certains d’entre eux pouvaient souhaiter, et ceci naturellement nous touche bien que nous ne puissions pas, nous ne devions pas en tirer les conséquences, certains pouvaient souhaiter une autre solution. Nous n’avions pas, à l’occasion de l’indépendance d’un territoire, à proposer de briser l’unité de ce qui a été toujours l’unique archipel des Comores."
Un peu plus d'un an plus tôt, en juin 1973, la France et les Comores avaient signé des accords pour l'indépendance. C'est la base de la loi du 24 novembre 1974 qui précise que l’application de cette indépendance se fera pour l'ensemble de l'archipel comorien. 

Le 22 décembre 1974, les habitants des Comores sont appelés aux urnes. Ils votent, dans l'ensemble, à plus de 90% en faveur de l'indépendance. Mais les habitants de Mayotte, eux, se prononcent contre, à près de 64%. La France change alors radicalement de position : la constitution comorienne devra être adoptée île par île, laissant à Mayotte la possibilité de rester dans le giron français. Le 9 juillet 1975, la France de Giscard reconnaît l'indépendance des trois îles où le "oui" l'a emporté (Moheli, Anjouan et Grande-Comore), mais Mayotte reste sous administration française.