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Mahamoud Azihary : Mayotte est "complètement en marge de la République"

Dans un livre très documenté, Mahamoud Azihary, ancien directeur général de la Société immobilière de Mayotte (SIM) entre 2005 et 2015, fait le récit de son éviction de cette institution et dresse un sombre tableau de la situation politique et socio-économique de l’île. Interview.

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  • Par Philippe Triay
  • Publié le , mis à jour le
Le titre est déjà significatif : « Mayotte en sous-France. Mensonges et manipulations d’Etat au service des intérêts des amis de l’Entre-Soi » (éditions L’Harmattan). Dans cet ouvrage où Mahamoud Azihary, ancien directeur général de la Société immobilière de Mayotte (SIM), règle certains comptes relatifs à ses années d’exercice puis à son débarquement de cette structure, les mots sont durs et l’analyse au vitriol. Ce n’est un secret pour personne que le cinquième département français d’Outre-mer fait face à d’énormes problèmes, et qu’il est une bombe à retardement au sein de la République. Au-delà de ses tribulations personnelles avec les représentants de l’Etat, Mahamoud Azihary jette une lumière crue sur les pratiques institutionnelles et les enjeux politiques et économiques qui caractérisent la situation de l’île au lagon. Il répond aux questions de La1ere.fr.
 
Qu’est-ce que vous voulez dire dans votre livre quand vous parlez « des intérêts des amis de l’Entre-Soi » à Mayotte ?
Mahamoud Azihary :
A Mayotte le cercle de l’Entre-Soi, au centre duquel se trouvent certainement quelques structures occultes qui maintiennent les liens avec les cabinets ministériels et les administrations centrales à Paris, s’inscrit dans un triangle formé par l’Etat local, les grands groupes (notamment du BTP et de la grande distribution) et d’élus ayant fait vœu de docilité face à l’Etat et de servilité face aux grands groupes. Les responsables de l’Etat à Mayotte ont toujours entretenu des rapports de connivence tels avec ces grands groupes qu’ils sont les premiers protecteurs de leurs intérêts, ce qui s’est clairement vu pendant la grève générale de 44 jours en fin 2011. Or ces intérêts sont la plupart du temps contraires au développement de Mayotte et au bien-être de sa population. A Mayotte le coût de la vie est de loin le plus élevé de tous les territoires français, et les coûts d’aménagement et de construction sont beaucoup plus élevés que partout ailleurs, tout cela sur le territoire le plus pauvre de la République et le plus pauvre de l’Europe. Cet état de fait m’amène à considérer, en tant qu’économiste et financier, que les profits réalisés s’apparentent à un impôt féodal, renforçant ainsi la puissance financière de ceux qui le touchent et annihilant les efforts de ceux qui le paient en les appauvrissant plus encore et en réduisant leur capacité d’épargne, et donc d’investissement, ne serait-ce que dans l’éducation des enfants.

Les élus mahorais ont peur des préfets qui les traitent comme des mendiants. Les Mahorais ont peur de l’Etat, de sa police et de la justice" (Mahamoud Azihary)

 







Vous avez des mots très forts : vous évoquez une île « en train d’être transformée en enfer », d’une peur omniprésente, de la volonté de relégation de Mayotte « en marge de la République », de « préfets qui s’érigent en véritables gouverneurs de colonies »… La situation est-elle aussi grave ?
C’est une situation singulière, malheureusement ignorée du reste de la France, de l’Europe et du monde. Mayotte est un véritable petit coin de paradis terrestre que tout le monde est en train de fuir et vers lequel plus personne ne veut aller. Les élus mahorais ont peur des préfets qui les traitent comme des mendiants. Les Mahorais ont peur de l’Etat, de sa police et de la justice. Le niveau de chômage est tel que chacun a peur de perdre son emploi, avec une peur du chef, surtout si celui-ci est mzungu (blanc d’origine européenne). En même temps ils ont peur des cambriolages et des agressions, et vivent barricadés dans des maisons surprotégées avec des grilles partout.
Le statut de « collectivité unique appelée département » exerçant les compétences dévolues aux départements et aux régions d’Outre-mer s’avère être un leurre avec un département sous-doté et une région qui ressemble à un mirage, bercé par des fonds structurels européens que le programme opérationnel, confié à l’Etat, a rendu fictifs. Le mépris des administrations d’Etat, locales et centrales, fait de ce 5e département d’Outre-mer la 5e roue du carrosse, complètement en marge de la République, avec des collectivités territoriales en faillite, obligées de saigner à blanc une population vivant à plus de 84% sous le seuil de pauvreté, pour tenter de dégager des ressources pour investir dans des infrastructures ultra-basiques.
Quant aux préfets, à quelques exceptions près, ils se comportent véritablement en gouverneurs de colonie, tout en maintenant un système socio-économique proche de la Françafrique. On a l’impression qu’ils organisent le sous-développement et le chaos en faisant tout pour que la peur règne à la place de la créativité et pour que la médiocrité remplace partout l’excellence, freinent les grands projets structurants, coupent la tête aux élites et démantèlent les structures de production.

Au-delà des problèmes que vous évoquez, votre livre ressemble quand même à un règlement de compte…
Un règlement de compte, c’est quand j’arrive à faire subir les mêmes préjudices que ceux que j’ai subis à ceux qui me les ont fait subir. Je n’en ai pas les moyens d’autant plus que le phénomène le plus frappant, c’est qu’en quittant Mayotte, ces préfets continuent presque systématiquement leurs carrières au ministère des Outre-mer et, plus ils ont méprisé les Mahorais, plus ils ont de chance d’être promus, notamment par la Gauche qui s’est évertuée à prendre soin des préfets envoyés à Mayotte par la Droite et qui ont bien veillé aux intérêts de l’Entre-Soi.
L’intérêt de ce livre est de révéler à un large public ce que tout le monde sait à Mayotte, mais que tout le monde a peur de dénoncer pour ne pas subir la foudre des maîtres du jeu. Si je ne l’avais pas écrit, j’aurais eu un problème de conscience, le sentiment d’avoir manqué à mon devoir vis-à-vis des générations à venir. La leçon que j’aimerais que ces générations tirent est résumée dans la phrase de Jack Welsh, l’ancien patron mythique du puissant conglomérat américain General Electric où j’ai travaillé quelques années : « Control your destiny or somebody else will ». « Si tu ne prends pas en main ta destinée, quelqu’un d’autre s’en occupera », et ce ne sera pas nécessairement pour ton bien. Même si Mayotte est dans la France, le destin de Mayotte ne peut pas être mieux dessiné que par les Mahorais eux-mêmes, quels que soient leurs origines, leurs couleurs de peau et leurs religions. Le rôle de l’Etat est d’aider à mettre en place les moyens technique, juridique et financier, pas de décider à la place des élus, surtout quand ses représentants ne sont que de passage, pour moins de deux ans pour les préfets.
Je suis le premier à raconter à partir de mon vécu cette situation ubuesque avec des comportements d’un autre temps et j’aimerais être le dernier à avoir subi aussi violemment ces comportements, pour que les énergies de ceux qui veulent voir Mayotte se développer se libèrent, sans crainte de subir des représailles quand l’intérêt général se trouve confronté aux intérêts particuliers.

Les exactions du système colonial et françafricain à Mayotte sont arrivées à un tel paroxysme qu’elles ne peuvent que disparaître pour laisser place à l’harmonie et au sens de l’innovation" (Mahamoud Azihary)

 







 
Vous avez de l’espoir cependant ? Comment remédier à la situation présente à Mayotte ?  
Curieusement, je suis très optimiste pour l’avenir. Le monde moderne porte en lui la capacité de corriger ses propres défauts parce qu’il est ouvert et offre de nombreux modèles de cohérence, de convergence et d’harmonie. A Mayotte, on dit que quand certains insectes vont mourir, ils sont dotés d’ailes qui les dirigent plus rapidement vers l’endroit où ils vont mourir. Les exactions du système colonial et françafricain à Mayotte sont arrivées à un tel paroxysme qu’elles ne peuvent que disparaître pour laisser place à l’harmonie et au sens de l’innovation, pour que Mayotte reprenne ses couleurs, avec son beau lagon et ses baies pittoresques, la verdure de ses terres, la joie de vivre de ses habitants, bercés en majorité par l’Islam de tendance soufie et sa culture arabo-africaine.
Une des conditions pour y parvenir est que les administrations d’Etat adoptent juste un comportement républicain, que la peur laisse la place à la créativité et à l’envie de se dépasser, que les nouvelles générations s’approprient les connaissances universelles en s’ouvrant aux autres, le tout dans un souci de convergence vers un rythme et un niveau de développement dignes de cette deuxième décennie du 21e siècle.
Il y a 10 ans, ma vision avait été de faire de la Société Immobilière de Mayotte (SIM), alors au bord de la liquidation, la société la plus performante et la plus admirée de Mayotte et cette vision s’est réalisée à force de travail. Je ne suis pas un dirigeant politique en charge de tracer l’avenir de l’île au Lagon, mais je rêve d’une île débarrassée des chaînes du colonialisme mental et du mépris d’Etat pour apparaître aux yeux du monde comme la perle de l’Océan Indien. Je suis sûr que ce rêve se réalisera et je compte y contribuer d’une manière ou d’une autre aux côtés de beaucoup d’autres qui prennent de plus en plus conscience de cette situation révoltante et qui veulent prendre en main leur destinée.
 

Mahamoud Azihary, « Mayotte en sous-France. Mensonges et manipulations d’Etat au service des intérêts des amis de l’Entre-Soi » - éditions L’Harmattan, mars 2016, 261 pages, 29 euros. 

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