Outre-mer : comment "faire famille" en 2021 ?

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OMBL Famille
©Emmanuel Deshayes

Vieillissement, baisse de la fécondité, migrations, nouvelles compositions familiales, la démographie rebat les cartes Outre-mer avec des difficultés différentes qui appellent des politiques adaptées. « Outre-mer, et si on bougeait les lignes ? » s’intéresse aux nouveaux visages de la famille.

Francesa Férard, 89 ans, est une figure de la ville de Saint-Paul à La Réunion. 11 enfants, 7 garçons et 4 filles… C’est toujours avec fierté qu’elle ouvre son album souvenirs. Et pourtant, les photos de famille ont bien changé dans les départements d’Outre-mer. Car la famille nombreuse est, pour le coup, devenue un vrai cliché. Depuis des années maintenant, les démographes constatent une forte réduction de la taille des familles. C’est même l’un des principaux résultats de l’enquête Migrations, famille et vieillissement conduite conjointement par l’INSEE et l’INED aux Antilles en Guyane et à La Réunion, de la fin de 2009 au début de 2010. Il s’agissait, pour la première fois à travers une enquête de grande ampleur (16000 personnes interrogées), de comprendre les différentes manières de « faire famille » outre-mer et de montrer en quoi elles se distinguent du modèle hexagonal.

La fin de la famille nombreuse

« La famille nombreuse n’a pas totalement disparu, explique Didier Breton, professeur à l’Institut de démographie de l’Université de Strasbourg qui a participé à cette enquête, mais aujourd’hui, il y a beaucoup de départements métropolitains, notamment dans l’ouest, où la fécondité est plus importante qu’en outre-mer. Ce qui frappe surtout, c’est la rapidité de la transition démographique dans certains territoires : il a fallu plus d’un siècle pour passer de 3 enfants à un peu moins de 2 enfants dans l’Hexagone mais quelques dizaines d’années seulement en Martinique, en Guadeloupe ou même à La Réunion. Et en l’espace d’une génération, on est passé de familles de 4 ou 5 enfants à des familles de 2 enfants. »

Mais cette famille nombreuse reste curieusement très présente dans l’imaginaire collectif. « On fantasme encore cette famille nombreuse alors que ce n’est plus du tout la réalité, constate Didier Breton. Les personnes qui ont 50 ans aujourd’hui, sont issues de familles très nombreuses. Ils s’occupent de leurs parents et pensent que leurs enfants vont s’occuper d’eux de la même manière. »

En Martinique et en Guadeloupe, près de 60 % des enfants vivent même dans une famille monoparentale, en général avec leur mère. Un chiffre trois fois supérieur à la moyenne nationale ! En Guyane, en revanche, cette famille nombreuse fait toujours de la résistance. Grâce aux migrations, l’indice de fécondité reste élevé avec près de 3,8 enfants par femme. Même constat à Mayotte, où selon une étude de l’INSEE, la moitié des familles comptaient au moins trois enfants mineurs en 2017.  Les familles mahoraises comptent même le plus souvent 4 enfants ou plus : 29 % des familles sont alors dites très nombreuses contre 4 % dans l’Hexagone. Attention cependant, les chiffres peuvent être parfois trompeurs.

« Mayotte est particulière dans son schéma avec une fécondité qui est très importante mais qui a malgré tout baissé au cours du temps, observe Jamel Mekkaoui, adjoint au chef du service Etudes-diffusion à l'INSEE La Réunion-Mayotte. On était quand-même ici en 1978 à 8 enfants par femme ! Il faut savoir également que la moitié de la population de Mayotte est de nationalité étrangère et que l’on a des comportements de fécondité différenciés en fonction de l’origine de la population. Plus précisément, quand on regarde les femmes natives de Mayotte, on voit que leur indice de fécondité est actuellement de 3,5 enfants par femme. En revanche, les femmes natives de l’étranger, singulièrement des Comores, ont un indice de fécondité qui s’élève à 6 enfants par femme. »

Des tendances visibles également dans le Pacifique. En Polynésie française par exemple, l’indice de fécondité est passé de 4,2 enfants par femme en 1977 à 2,1 en 2012 puis à 1,8 en 2017. Plus de la moitié des Polynésiens vivent encore dans une famille nombreuse ou un ménage comprenant plusieurs noyaux familiaux. Même si la population du Fenua reste plutôt jeune (31 % a moins de 20 ans et 8 % a 65 ans ou plus), la durée de la vie s’allonge, la natalité baisse et le vieillissement de la population s’accélère.

 

« Faire famille à distance »

Sa famille, Nane Brival Coulibaly la voit surtout… par écran interposé ! Face à son ordinateur, elle chante une berceuse à sa dernière petite-fille. Ses trois enfants sont aujourd’hui installés au Canada, à Montréal, Toronto et Ottawa. Elle, vit à Vernon, dans l’Eure. « Ils me font rire, ils me font partager chaque moment », assure la retraitée. Ancienne professeure d’anglais et d’espagnol, la sexagénaire martiniquaise a quitté son île pour venir enseigner dans l’Hexagone dans les années 60. Elle est retournée quelques années en Martinique mais a finalement choisi de prendre sa retraite en Normandie. Comme beaucoup, la petite tribu a dû apprendre à « faire famille à distance », traverser les océans pour faire des études ou trouver un emploi, prendre l’avion pour se réunir. « C’est la qualité du lien qui fait que les liens sont resserrés, pas la distance, explique Célia, sa fille. La famille, c’est la famille ! » Une famille ultramarine loin d’être unique en son genre.

 

L’enquête Migrations Famille et Vieillissement a en effet bien décrit cet éclatement des familles ultramarines, le plus souvent associé aux départs des plus jeunes. Environ un natif des Antilles sur cinq vit dans l’Hexagone et la proportion est d’un sur huit pour La Réunion. Avec cette conséquence immédiate : en réduisant le  potentiel « d’enfants aidants », ces migrations bouleversent les équilibres familiaux et les solidarités intergénérationnelles. C’est notamment la question de la prise en charge des personnes âgées dans les territoires qui se pose à très court terme. Car la présence ou l’absence d’enfants à proximité est d’autant plus importante que les Outre-mer sont particulièrement déficitaires en équipement d’accueil pour ces personnes âgées, que ce soit en places d’hébergement ou en lits médicalisés. La Guadeloupe, la Martinique et La Réunion sont en effet les trois départements français (hors Mayotte) les moins dotés de France.

Questions d’avenir

Vieillissement et baisse de la population aux Antilles, augmentation des naissances et du nombre d’habitants à Mayotte, en Guyane et Nouvelle-Calédonie, on le voit, la démographie connaît dans les Outre-mer des évolutions contrastées. Alors que les Réunionnais peuvent envisager de franchir le cap du million d’habitants, à Saint-Pierre et Miquelon comme à Wallis et Futuna, les élus locaux scrutent avec inquiétude les résultats de chaque recensement.

« Outre-mer et si on bougeait les lignes ? » ouvre donc le débat. Comment imaginer sereinement l’avenir quand le renouvellement des générations n’est pas assuré ? Si certains territoires suscitent l’afflux de travailleurs en provenance des pays voisins ou de l’hexagone, d’autres font face au contraire à l’exode de leurs jeunes diplômés. Comment être solidaire de parents âgés quand on vit  à des milliers de kilomètres de distance ? Comment trouver du temps pour les aider quand on vit au pays mais que l’on est soi-même père ou mère isolé(e) ?

Pour comprendre ces mutations qui bousculent famille et société, les rédactions du Pôle Outre-mer de France télévisions sont allées à la rencontre des femmes et des hommes qui les vivent au quotidien. Entendre leurs témoignages sur un monde qui change, mais aussi les solutions que les décideurs locaux et nationaux, politiques ou associatifs nous proposent, c’est l’objectif de ce 6ème numéro présenté par Karine Zabulon. Autour d’elle, des experts et décideurs qui partageront leurs analyses ou confronteront leurs points de vue :

•Stéphie Salpétrier, chargée de missions à l'association « Alé viré » en Martinique

•Nizary Ali, membre du conseil d'administration de l'Union Nationale des Associations Familiales (UNAF) et président de l'antenne départementale de Mayotte

•Philippe Lemaitre, directeur de l'association « Restons chez nous » à Saint-pierre et Miquelon

•Maud Petit, députée MoDem du Val-de-Marne et vice-présidente de la Délégation aux Outre-mer à l’Assemblée nationale

•Mansour Kamardine, député LR de Mayotte

•Claude-Valentin Marie, démographe, sociologue et conseiller pour les Outre-mer à l'Institut National d'Etudes Démographiques (INED). C’est ce dernier qui a piloté l’enquête MFV.

L’émission sera diffusée prochainement sur les antennes des 1ère et sur le Portail des Outre-mer. Réagissez ou posez vos questions à redaction.outremer@francetv.fr