Podcast "L’Oreille est hardie". Guy Régis Jr : déterrer les maux et les mots

théâtre
"L'amour telle une cathédrale ensevelie" de Guy Régis Jr
"L'amour telle une cathédrale ensevelie" de Guy Régis Jr ©Christophe Péan
"L’amour telle une cathédrale ensevelie", la dernière pièce de l’auteur et metteur en scène haïtien, se joue au théâtre de la Tempête à Paris jusqu’au 11 décembre. Deuxième volet d’une trilogie consacrée entre autres à l’exil forcé et à la dislocation de la famille, c’est un spectacle qui bouleverse et fait chavirer. Guy Regis Jr se confie sur sa création au creux de notre "Oreille…".

L’amour tel une cathédrale ensevelie. Le (très joli) titre du dernier opus en date de Guy Regis Jr en dit déjà beaucoup. Il dit l’amour érigé en monument, l’amour absolu, le grand amour qu’il soit maternel, filial, sentimental ou universel. Il dit l’amour qui s’effondre, qui gît sous les décombres, peut-être mort, peut-être vivant sous les gravats. Il dit en tout cas l’amour fragile et en danger. 

Ce que ne dit pas le titre et que l’on découvre après, c’est cette concomitance de l’amour intime qui se délite et les drames du monde (en l’occurrence ici l’exil forcé et le sort des migrants) qui se déroulent en toute inhumanité. C’est cette confrontation des douleurs dont parle Guy Regis Jr dans sa pièce et dans le podcast L’Oreille est hardie

"L'amour telle une cathédrale ensevelie" se joue au théâtre de la Tempête
"L'amour telle une cathédrale ensevelie" se joue au théâtre de la Tempête ©DR

Douleurs

Tout commence sur un air de guitare qui accueille le spectateur, cueilli par la suite par un couple qui dès les premiers mots que l’on entend, se déchire, ne sait faire que ça. Les mots entre eux se font durs laissant petit à petit filtrer les maux. 

Et l’on apprend que c’est le fils qui est au centre de toutes ces douleurs qui explosent dans leur dialogue. Ils évoquent son enfant à elle, celui qui l’a poussée à quitter son île (Haïti) pour refaire sa vie sur le continent américain (au Canada) et qui s’apprête lui-même à la rejoindre clandestinement à bord d’une embarcation de fortune. 

Boat-people, migrants

"L'amour telle une cathédrale ensevelie"
"L'amour telle une cathédrale ensevelie" ©Christophe Péan

Après l’incommunicabilité au sein de l’intime, c’est l’autre thème de la pièce : le drame universel de l’exil forcé, la douleur du partir. Et Guy Régis Jr, pour évoquer la traversée du fils, casse les codes du théâtre traditionnel qu’il emploie pourtant dans la première partie du spectacle. Un chœur composé de trois chanteurs lyriques et d’un comédien qui interprète le fils, chantent sur la partition d’Amos Coulanges, le guitariste discrètement présent tout au long de la pièce. Le tout sur fond d’images terribles d’actualités, montrant à travers le monde le sort des migrants traversant l’océan ou la mer Méditerranée ; des hommes, des femmes et des enfants qui s’embarquent, s’entassent, tombent à l’eau, meurent parfois, souvent… 

Paradoxes ?

Guy Régis Jr a créé "L'amour telle..." au Festival les Zébrures à Limoges
Guy Régis Jr a créé "L'amour telle..." au Festival les Zébrures à Limoges ©Outre-mer La1ere

Guy Régis Jr entretient le paradoxe entre ces images et les chants en créole à la musique souvent enjouée, presque joyeuse. Paradoxe qui s’installe et malaise aussi, d’être confortablement calé dans son fauteuil de théâtre pendant que ces hommes et ces femmes chavirent.

Puis vient la troisième partie où la vérité se fait jour, où la mère, dans un monologue poignant livre toute la douleur de son être, de son monde qui a chaviré avec le bateau du fils et toute l’absurdité d’un monde qui pousse des candidats au départ à affronter tous les risques, y compris la mort. Et tout ça pourquoi ? Pour quoi ?

Spectacle-œuvre bouleversant

L'intime croise l'universel dans la pièce de Guy Régis Jr
L'intime croise l'universel dans la pièce de Guy Régis Jr ©Christophe Péan

Sans ambages, il faut le dire : L’amour tel une cathédrale ensevelie peut en dérouter certains par une certaine radicalité dans la mise en scène adoptée. Les scènes entre l’épouse et mère et le mari sont âpres et déclamées comme tel, entre un certain lyrisme et les mots du quotidien assénés en engueulades entre les deux personnages. 

Puis changement radical de genre avec "l’opéra" qui raconte la traversée du fils. De quoi surprendre et c’est exactement ce que souhaite Guy Regis Jr, souriant, dans L'Oreille est hardie, à l’idée d’un spectateur qui arriverait en retard, tomberait directement sur cette deuxième partie et se demanderait s’il ne s’est pas trompé de spectacle !

Parole et Musique

"L'amour telle une cathédrale ensevelie" de Guy Régis Jr
"L'amour telle une cathédrale ensevelie" de Guy Régis Jr ©Christophe Péan

Une rupture de ton due davantage au metteur en scène Guy Régis Jr qu’à l’auteur Guy Régis Jr qui a vu aussi dans ce spectacle la possibilité de travailler la musique et la musicalité en théâtre. Et de faire appel à Amos Coulanges, guitariste et compositeur installé en France depuis quarante ans et - de son propre aveu - un peu oublié. À tort. La partition est magnifique avec des poèmes mis en musique (notamment celui du poète haïtien Georges Castera, dont l’air mélancolique se révèle entêtant plusieurs jours après la représentation !) et des morceaux de guitare interprétés par Coulanges lui-même qui viennent habiller avec finesse l’ensemble.

Interprétation

N. Vairac et F. Fachena dans "L'amour telle une cathédrale ensevelie"
N. Vairac et F. Fachena dans "L'amour telle une cathédrale ensevelie" ©Christophe Péan

Et c’est à ce stade qu’il faut parler du jeu, de l’interprétation : Nathalie Vairac qui joue la mère et épouse, livre une prestation tantôt en douceur, tantôt en puissance et tout en douleur. Elle est bouleversante et joue avec plus de nuances qu’il n’y parait ce rôle entre deux eaux, en particulier dans le final où, à l’instar d’un bateau qui chavire, nous coulons nous aussi à travers ses larmes.

Face à elle, le mari (interprété ce soir-là par Frédéric Fachena) se révèle solide. Le fils joué par Dérilon Fils (ça ne s'invente pas !) amène toute l’humanité du jeune homme qui veut rejoindre sa mère par delà les océans. Et bien qu’il ne soit pas chanteur, il se fond agréablement dans le chœur formé  par les chanteurs lyriques Déborah-Ménélia Attal, Aurore Ugolin et Jean-Luc Faraux, tous trois impeccables,  tous trois en harmonie parfaite. De quoi voir, écouter et ressentir… c’est en ce moment au Théâtre de la Tempête à Paris.

Le chœur de "L'amour telle une cathédrale ensevelie"
Le chœur de "L'amour telle une cathédrale ensevelie" ©Christophe Péan

Écoutez L’Oreille est hardie

Et découvrez le portrait touchant et intime de Guy Régis Jr. Apprenez dans quelles circonstances s’est écrite la pièce L’amour tel une cathédrale ensevelie (l’actrice principale Nathalie Vairac n’y est pas complètement étrangère…), qui pour rappel fait partie d’une trilogie : il y a eu Le Père, L’amour tel une cathédrale ensevelie (qui évoque le fils) puis viendra La Mère.
Dans L’Oreille…, Guy Regis Jr évoque aussi ce qu’est pour lui le théâtre, ce que signifie être d’Haïti (pays cher à son cœur mais qui ne le définit pas totalement…), parle du drame de l’exil… et pourquoi la polenta fait remonter en lui des souvenirs particuliers !

Le dramaturge et metteur en scène Guy Regis Jr, invité de L’Oreille est hardie, c’est par ICI !

Ou par là :

"L’amour tel une cathédrale ensevelie", écrit et mis en scène par Guy Régis Jr, se joue au Théâtre de La Tempête jusqu’au 11 décembre 2022. Texte paru aux éditions des Solitaires Intempestifs.