outre-mer
territoire

Réforme des retraites: «Il faut arrêter de croire que nous sommes des privilégiés », témoignent trois chauffeurs antillais

social
AG
©Mohamed Errami
Ils sont chauffeurs de bus au dépôt de Créteil et en grève depuis le 5 décembre dernier pour dénoncer la fin de leurs régimes spéciaux. Vanessa, Lisa et Rossi, originaires des Antilles et de la Réunion ne percevront presque pas de salaire en janvier et février. 

 
Le jour ne s'est pas encore levé au dépôt de bus RATP de Créteil dans le Val-de-Marne. Une demi-douzaine de salariés gréviste est déjà réunie autour d’une petite table. Sur celle-ci, du café chaud, quelques tracts et des biscuits. En fond sonore, une enceinte diffuse de la musique dansante. Ils s'opposent à la réforme des retraites et à la fin de leurs régimes spéciaux. 

Un tee-shirt syndical glissé sur son manteau, Corinne délégué syndicale depuis plus de 15 ans, "pointe" les chauffeurs non grévistes à l’aide de son calepin. Elle sollicite également les uns et les autres pour quelques pièces qui viendront alimenter le fonds de solidarité aux grévistes. Le dépôt compte mercredi 15 janvier 70% de bus en service. 

 

Moins de 500 euros à la fin du mois

"On n’est pas nombreux aujourd’hui parce que demain c’est manif" tente de justifier Lisa. Cette conductrice de bus depuis 7 ans, d’origine guadeloupéenne, ne conduit plus de bus depuis le 5 décembre dernier.
 
Lisa photo
Lisa conductrice de bus d'origine guadeloupéenne ©Mohamed Errami

Rouge à lèvre pimpant, cette maman de deux enfants de 16 et 6 ans vit avec son petit copain lui aussi chauffeur de bus gréviste.  Ensemble, ils travaillent dans le même dépôt mais lui est absent aujourd'hui. Le couple, non syndiqué, bénéficie, comme tous les salariés de la RATP, du décalage d’un mois sur les paies et du 13ème mois ce qui leur permet de mieux vivre cette grève. Mais Lisa sait qu’elle ne pourra pas tenir indéfiniment.
 
Débat sur les salaires
 

En grève pour sa fille

"Je n’avais pas prévu que les grèves allaient durer aussi longtemps, je pensais que deux semaines suffiraient". La jeune femme compte sur les cinq premiers jours de décembre travaillés et quelques économies pour faire face au manque à gagner de ces dernières semaines. Elle espère toucher fin janvier au moins 500 euros contre 1800 euros habituellement.

Vanessa à 33 ans. Elle est conductrice de bus depuis 7 ans. D’origine antillaise, cette mère isolée à une fille de huit mois à sa charge. Elle est en grève depuis le 5 décembre.
 

Si je fais grève ce n’est pas pour mes parents mais pour ma fille.
Vanessa, conductrice de bus


L’idée de reprendre le volant sans avoir rien obtenu de la part du gouvernement la démoralise.
Vanessa
Vanessa, conductrice de bus de 33 ans d'origine guadeloupéenne et martiniquaise ©Mohamed Errami

 

1695 euros par mois

"Si un bus a une sortie prévue à 6 heures, nous on leur dit, vous sortirez à 6 heures 20. C’est un accord négocié avec la direction. Cela perturbe les lignes et ralenti le trafic" explique Rossi.  Ce Réunionnais de 37 ans est chauffeur de bus par passion à la RATP depuis 2013. Il perçoit 1695 euros. Reconverti après une carrière de commercial, Rossi veut reprendre le boulot. Sa plus grosse perte est financière mais son moral intact.

 
trois machinistes expliquent pourquoi la réforme des retraites est dangereuse dans leur métier
Rossi a bénéficié du décalage d’un mois sur le versement des salaires et fin décembre il a touché son salaire de novembre. Fin janvier et février, Rossi est conscient  qu’il ne touchera presque rien. "Concrètement à la fin janvier, j’aurais zéro, en février zéro" Grâce aux quelques jours travaillés début décembre avant la grève, Rossi touchera ce mois un petit reliquat.

J’ai un travail dans lequel je rends service aux gens tous les jours et ça m’ennuie d’être en grève parce que j’adore mon métier.
Rossi, chauffeur de bus

 
Rossi
Rossi, Réunionnais de 37 ans chauffeur de bus
 

Une AG pour se rassurer

Malgré ces actions de filtrage les grévistes saluent les collègues qui ont choisi de travailler. Ces derniers leurs répondent par des coups de klaxon.

9 heures. Après un passage par la salle des machinistes pour se réchauffer, une douzaine de grévistes se rassemble dans le bureau des syndicats pour faire le point en assemblée générale et préparer la manifestation de demain.  
Corinne distribue la parole et réprimande ceux qui ne lèvent pas la main. Assis sur la droite, Vanessa et Rossi écoutent attentivement.
 
Assemblée Générale
assemblée générale des grévistes, Rossi et Vanessa assis sur la droite ©Mohamed Errami

"Les non-grévistes sont bien contents qu’on les filtre parce qu’au final, ils sortent une heure après et rentrent une heure avant, ils gagnent un aller-retour sur leur ligne" explique un machiniste gréviste anonyme. La délégué syndicale Corinne jette une pièce sur la table: "on a récolté qu'un euro ce matin, je vous le dis-moi !"

Vanessa interroge les représentants syndicaux : "est-ce qu’on peut négocier avec la direction une grève par intermittence, c’est-à-dire qu’on travaillerait de 7 heures à 11 heures et on ferait grève de 11 heures à 15 heures ?"
Corinne et son collègue répondent que si on ne gagne pas le mouvement, on ne pourra rien négocier et que pour pouvoir gagner, il faut mobiliser, être nombreux et faire pression.

L’AG s’achève. Vanessa reçoit de ses collègues une enveloppe de 50 euros. Une somme pour l’aider elle et sa fille. Ce jeudi 16 janvier, Vanessa, Rossi, Lisa et les autres ont défilé pour une nouvelle fois, défendre leurs droits. 
Vanessa
Vanessa reçoit une aide financière de la part de ses collègues ©Mohamed Errami
Publicité