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Sur les traces du bagnard Huguet, peintre de l'église d'Iracoubo

patrimoine
Le bagnard Huguet et l'église d'Iracoubo
Le bagnard Huguet, dont on ne sait presque rien, est l'auteur de superbes fresques dans l'église d'Iracoubo. ©DR
Joyau du patrimoine Guyanais, classé Monument historique en 1978, l'église Saint-Joseph abrite un décor peint exceptionnel, une œuvre naïve et colorée que l'on doit à un bagnard auvergnat : Pierre Huguet, sans doute le Clermontois le plus célèbre de Guyane... même si on n'en sait presque rien.
C'est une petite église qui défie le temps en Guyane. Un édifice en bois construit à la fin du 19ème siècle qui dissimule un véritable trésor. Il suffit de pousser la porte pour le découvrir : des fresques qui font éclater leurs motifs multicolores au plafond et aux murs et qui font aujourd'hui la fierté des habitants d'Iracoubo. "Iracoubo, c’est cette église, insiste Nancy Belair, fidèle de Saint-Joseph. Pour moi, C'est une bénédiction que Dieu nous a donnée."
 
Eglise Iracoubo intérieur
Les fresques multicolores à l'intérieur de l'église d'Iracoubo. ©DR

Ce miracle, Iracoubo le doit surtout à deux hommes. Le père Prosper Raffray et ce bagnard auquel le curé de la paroisse a demandé de peindre ce décor incroyable : un certain Pierre Huguet, un forçat originaire de Clermont-Ferrand, quasi-inconnu. Depuis toujours, la tradition locale attribuait ces peintures à un bagnard mais le nom de Huguet n’est cité pour la première fois qu’en 1977 dans une note d'un architecte des Bâtiments de France, Jean-Michel Moreau.
 
église Iracoubo
L'église d'Iracoubo. ©Jean-Gilles Assard
 

L’inspecteur mène l’enquête

Pour retrouver sa piste, inutile cependant de se rendre en Auvergne. Car c’est à Paris qu’on trouve celui qui le connaît le mieux : François Macé de Lépinay. Cet ancien inspecteur général des Monuments historiques (on dit désormais conservateur des Monuments historiques) a patiemment mené l'enquête.

Ses recherches, François Macé de Lépinay, aujourd’hui à la retraire, aime à les raconter dans son appartement du 15e arrondissement, fourmillant de livres d’art et d’histoire. Ses fonctions l’ont amené en Guyane au début des années 80. Frappé par la beauté des fresques d’Iracoubo, il est tout de suite très intrigué par leur auteur.
 

On ne va pas comparer Iracoubo avec ce qui est incomparable, nos cathédrales ou nos châteaux de la Loire. C’est un art unique, un art naïf et assez humble. Il ne s’est pas inspiré de ce qu’il a pu voir en Guyane. Huguet a fait quelque chose d’à la fois très impersonnel dans les sources iconographiques et de très personnel dans le coloris et la manière de peindre. Si on devait le comparer à d’autres artistes, on penserait évidemment au Douanier Rousseau et plus encore à Séraphine de Senlis et ses bouquets de fleurs.


De quoi le pousser à aller plus loin. François Macé de Lépinay va alors s’employer à fouiller minutieusement les archives du bagne, conservées aujourd’hui au Centre des Archives d’Outre-mer à Aix-en-Provence.
 

Des documents exceptionnels

L'inspecteur tombe alors sur des documents exceptionnels. "Son livret matricule nous dit qu’il est né à Clermont-Ferrand le 10 juin 1850, qu’il était le fils d’Antoine Huguet, voiturier puis ferrailleur, et d’Annette Pignol. On dit également qu’il était peintre en bâtiment. Et même si tous les peintres ne sont pas des artistes, cela montre qu’il savait quand-même tenir un pinceau !".

On apprend au passage qu’il mesure 1m62, mais c’est assurément un dur à cuire. Il a été condamné pour la première fois en janvier 1883 par le Tribunal de la Seine pour abus de confiance. On lui donne alors la qualité de marchand de tableaux. Après deux autres condamnations pour faux en écritures puis pour tentative d’escroquerie et port illégal de décorations, le récidiviste est condamné le 20 février 1889 à 20 ans de bagne pour vol avec effraction et à la relégation - l’obligation pour les bagnards de demeurer en Guyane après avoir purgé leur peine.
 

Récidiviste de l'évasion

Après sa transportation en Guyane, Pierre Huguet reste une forte tête. Il essaie en effet de se faire la belle 5 fois, en 1891, 1893, 1894 et 1895…. Et il est repris 5 fois, quelques jours ou quelques semaines seulement après s’être évadé. L’historien a aussi retrouvé la fiche anthropométrique du fameux matricule 23 492. On y découvre deux photos de l’homme, peu flatteuses.
 
Bagnard Huguet
La fiche anthropométrique du bagnard Huguet. ©François Macé de Lépinay

C’est à cet homme au regard noir que le Père Raffray a proposé de peindre l’intégralité de son église, dont l’érection avait débuté en 1887. Pierre Huguet y aurait travaillé, avec des moyens de fortune, jusqu’en 1893. Rien n’indique qu’il soit retourné à Iracoubo après cette date. Après avoir été affecté pendant 4 ans à Cayenne, à la corvée de voirie, entre 1895 et 1898, Pierre Huguet aurait ensuite regagné Saint-Laurent du Maroni.
 

Une œuvre unique et fascinante

Du bagnard Huguet, on n'en sait pas beaucoup plus mais pour l'historien, il a indiscutablement sa place parmi ceux qu'on a appelés "les artistes du bagne". Il regrette cependant l'absence de traces sur ce peintre.
 

Il n’a laissé aucun dessin, aucun tableau de chevalet. Contrairement à un artiste comme le célèbre bagnard Francis Lagrange qui a énormément produit, qui a laissé des carnets de dessins entiers, lui, c’est son œuvre unique et d’autant plus fascinante finalement… Et j’aimerais que cette œuvre soit mise en valeur et devienne un lieu incontournable en Guyane pour les touristes et les Guyanais eux-mêmes qui vont très peu à Iracoubo. C’est un patrimoine à préserver absolument. L’édifice a été classé en 1978 et restauré en 1983 sous ma direction mais c’était il y a plus de 30 ans et il reste très fragile.


Une œuvre fascinante au point que certains ont même parlé de l'église Saint-Joseph comme de "la Chapelle Sixtine de l'Amazonie". Fascinante aussi parce la fin de l'histoire est toujours un mystère… En août 1900, le bagnard disparaît. Sa sixième tentative d'évasion aurait-elle été la bonne ? Beaucoup pensent qu’il est mort noyé ou dévoré par les requins. La légende raconte au contraire qu'il aurait réussi à rejoindre le Vénézuela, laissant à jamais derrière lui son chef d'œuvre.

Il y aurait sans doute là matière à écrire un roman. "Je suis assez têtu, très acharné dans mes recherches, j’essaie d’être méticuleux et exact, tout le contraire d’un romancier, avoue François Macé de Lépinay. Mais qui sait, si un auteur venait m’aider à écrire cette histoire, cela pourrait m’amuser…" Les aventures du bagnard Huguet ne sont donc peut-être pas tout à fait terminées.
 
Le reportage d'Emmanuel Deshayes et Jean-Yves Pautrat avec Guyane la 1ère :
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