Voile : le Guadeloupéen Keni Piperol prend un nouveau départ dans le Médoc

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Keni Piperol
Keni à travers l 'un des hublots du futur Multi 50 Arkema 4 ©copyright Delphine Trenta Costa
Après sa deuxième Mini Transat, le Guadeloupéen s’est posé quelques questions sur son avenir. Une rencontre aux Canaries avec le skipper professionnel Lalou Roucayrol va tout déclencher. Celui-ci l'engage avec un contrat jeune talent et pour Keni l’objectif de la Route du Rhum 2022.
Depuis quelques mois Keni a retrouvé le sourire, même dans le contexte morose du Covid-19. Ce mardi 26 mai à Port-Médoc, un photographe professionnel vient immortaliser la rencontre qui va peut-être faire basculer sa carrière de marin. Son sourire, il ne l’avait pas perdu mais lorsque nous l’avions rencontré au Nautic Paris en décembre dernier, le jeune Guadeloupéen semblait un peu ailleurs. Il était sans doute encore meurtri par la relative déception de sa 13e place dans la Mini Transat La Boulangère 2019, entre La Rochelle et Le Marin en Martinique.

Keni avait le sentiment d’avoir essuyé les plâtres avec son nouveau bateau, le Vector 6.50, de s’être battu seul, sans beaucoup d’aide de La Guadeloupe. Il a eu le courage de développer cette série de bateau, sur une course où il n’avait pas bouclé son budget. Ceci dit, le garçon a pu se débrouiller et montrer qu’il avait de la ressource et savait manier un bateau. C’est sans doute une des raisons qui ont poussé Lalou Roucayrol à l’engager : "J’ai regardé son parcours atypique depuis quelques années, comment il a monté ses projets et géré un premier bateau de série. On sait ce que ça représente avec tous les problèmes techniques liés à ce genre de première."
 

Dans la difficulté, tu vois l’autonomie d’un garçon, sa construction, sa maturité. Pour Keni, elle était déjà intéressante.

-Lalou Roucayrol


Tout est parti d’une première rencontre entre le jeune espoir et le marin d’expérience sur les pontons de la Québec - Saint-Malo en 2016. Keni était en course avec le monocoque de Luc et Chantal Coquelin. Les contacts ont été gardés lors des deux Mini Transat suivantes en 2017 et 2019, dans lesquelles Keni était engagé comme les deux skippers du team Lalou Multi, Quentin Vlamynck et Raphaël Lutard.


Keni le défricheur

Mais l’élément déclencheur fut vraiment la dernière édition, où Keni barrait un bateau de série qu’il espérait mener au podium. Les résultats des premières régates de 2018 avec la prise en main du bateau sont intéressants : 2e de la Mini Solo en série et vainqueur en série du chrono 6.50 et du Tour du Finistère. Ce bateau était beau et innovant avec son bout arrondi et Keni avait même fait l’objet d’un reportage technique dans la revue Voiles et Voiliers
Keni Piperol
en mer sur son Vector 6.50, le "Ti Caraibes" ©DR Face Book Keni Piperol

En revanche en 2019, les pépins se sont accumulés et la Mini arrivait vite, pas le temps de modifier. Après une belle traversée du Golfe de Gascogne, Keni se bat, il va barrer une grosse partie de la première étape jusqu’à Las Palmas à cause d’une panne d’alimentation. Mais il ne pourra pas compenser son retard dans la deuxième étape au portant, a priori plus favorable pour son bateau. Il finira 13ème au Marin, très loin de son rêve du podium.

"Après la Mini j’ai eu du mal à évacuer, j’étais déçu de moi-même. Je n’avais pas rempli les objectifs. J’étais juste satisfait d’avoir mené le projet jusqu’au bout. J’ai mesuré la chance d’être défricheur et d’avoir un bateau neuf, le premier Vector. C’était une belle aventure mais j’ai compris qu’il fallait que je progresse dans ma gestion de projet et aussi dans ma façon de naviguer. Pour ça je devais m’entourer et rentrer dans une écurie pour progresser. En décembre Lalou Roucayrol relance à nouveau Keni au moment du salon nautique de Paris.
 

Je me doutais qu’il y avait une opportunité à saisir. Lalou Multi, c’est quand même une grosse écurie de course où l’affectif, la talent, la personnalité rentrent en compte. Ils ont mûrement réfléchi avant de venir vers moi. 
-Keni Piperol


Depuis la Guadeloupe, Luc Coquelin - qui est devenu son mentor - n’hésite pas à l’encourager à franchir le cap et à rejoindre Lalou : "Il va apprendre beaucoup dans une structure où le boss a fait de la course au large toute sa vie. Ce n’est pas sur un coup de tête, c’est mûri de la part de Lalou. Pour Keni, c’est une belle évolution sur tous les plans. Il va pouvoir se former, découvrir une autre région. Après la Mini, il a su ne pas retomber dans les travers de nos chers skippers guadeloupéens… "

En janvier, Keni qui avait aussi une autre proposition intéressante, mais qui tardait à se mettre en œuvre, prend donc la direction de Bordeaux, puis de la pointe du Médoc, tout près du majestueux phare de Cordouan. La rencontre va se faire dans les bureaux de Port-Médoc, où Keni est aussi reçu par Fabienne, l’épouse du skipper, directrice de Lalou Multi. "On a eu un dialogue très ouvert, je voulais avoir des précisions, mon profil les intéressait pour faire des choses ensemble. On a parlé de la Route du Rhum 2022 avec un Class 40, et ça c’était dans les objectifs communs", se souvient Keni qui a posé son paraphe sur un contrat d’un an.  

Puis sur place, il a visité toute la structure Lalou Multi, qui emploie douze personnes avec un bureau d’études intégré. L’entreprise venait de franchir une étape importante en se dotant d’un véritable outil de travail lui permettant d’être autonome : un atelier de 800 m2 en bord de Gironde, qui peut accueillir monocoques et multicoques jusqu’à 60 pieds. Avec l’objectif, de positionner le chantier en le spécialisant dans les bateaux de course et les prototypes, fort d’une décennie d’expérience dans la construction composite.
Lalou Multi
Port-Médoc, l'atelier de Lalou Multi, à droite derrière le bac ©Vincent Olivaud / Lalou Multi
 

Trois atouts : innovation, recherche et environnement

Le contrat de Keni porte sur trois points bien particuliers. Lalou Roucayrol nous le détaille  : "Aujourd’hui Keni est "Jeune Talent" Lalou Multi, il a un contrat en trois volets avec nous. On lui apprend à construire son propre bateau, c’est une part de son apprentissage. Il y a une partie sport et préparation physique. Et enfin une partie recherche partenaire avec mon épouse qui l’aide à monter son dossier."

Keni est sur le bon chemin, surtout il peut enfin souffler et se concentrer sur ses objectifs. Le parcours de ces dernières années, si brillant soit-il, cachait en fait une véritable souffrance pour lui : "J’en avais un peu de marre de tout donner, sans les moyens financiers. Après chaque Mini j’en ressortais affaibli financièrement et physiquement, je voyais que je ne progressais pas au final dans ma carrière."

Autre grand défi, Keni va construire le bateau avec lequel il rentrera à la maison dans un peu plus de deux ans si tout s’enchaîne bien. "Je serai le défricheur pour ce nouveau Class 40, une éco construction avec une nouvelle résine recyclable, des innovations technologiques, tout un aspect développement respectueux de l’environnement. L’innovation, la recherche, ça a toujours été l’essence même de Lalou Multi, toujours en avance sur son temps. C’est ce qui m’a plu chez eux."
 

On a vu qu’avec le Covid-19, on a  pollué beaucoup moins. La nature a repris ses droits, on va travailler dans ce sens.
-Keni Piperol

 
Keni Piperol
Keni à l'atelier pose décontractée, en cape tissu de fibre ©copyright Delphine Trenta Costa

Keni travaille en ce moment sur la construction du Multi 50 pieds Arkéma 4, qui sera mis à l’eau en août. Il fait de la stratification sur cloisons, quelque chose de nouveau pour lui : "On fait ça sous vide avec des procédés qu’on n’utilise pas en Guadeloupe. Faire du pré-imprégné avec des tissus qui arrivent déjà prêts, on coupe des rouleaux, on les met à la bonne taille et on ajuste les cloisons. On a tout le matériel de sécurité à disposition et on ne touche jamais la résine, à part pour faire des mélanges. Tout est propre comme dans un vrai laboratoire. Ce que j’apprends ici j’aimerais le transmettre ensuite en Guadeloupe." Et ensuite il y aura le chantier de "son" Class 40, sans doute un plan Lombard. L’idéal serait de démarrer avant l’hiver, pour cinq à sept mois de chantier avec une mise à l’eau dans un an.

"On y travaille et on est dans la phase de recherches de partenaires. Il n’y aura pas de Class 40 sans partenaires financiers", rajoute Keni. Ce que l’on sait de ce bateau c’est qu’il aura le nez arrondi, plus encore que ceux de la génération précédente, avec des aménagements les plus ergonomiques et pratiques possible. En effet, il sera ensuite configuré en version équipage pour un beau projet dans lequel Keni a toutes les chances de se retrouver embarqué avec Lalou, la Race Around, un nouveau format de tour du monde pour les Class 40.


Connexion avec la Guadeloupe

Son île reste bien sûr dans son cœur, mais des paroles blessantes ont été prononcées à son égard, lui reprochant de ne pas avoir un projet plus Guadeloupéen. Keni rétorque qu’il n’a reçu aucune proposition concrète pour le moment de la Guadeloupe, mais il ne veut pas polémiquer :  "Dans la recherche pour des partenaires, l’idéal est qu’on ait un apport 50 pour cent Guadeloupe, 50 pour cent hexagone." 

Ce que Lalou Roucayrol corrobore immédiatement : "Nous on apprécierait qu’il y ait un partage des compétences et de la construction entre la Guadeloupe et la Nouvelle Aquitaine. On n’est pas dans le sérail breton classique, on ne travaille pas de la même façon qu’eux. On est décalés et globalement ça correspond mieux au décalage que Keni ressent quand il est en métropole."

Entre les deux hommes naît une complicité quasi filiale, d’ailleurs Quentin Vlamynck était dans le même état d’esprit que Keni Piperol quand il est rentré dans le team. "Keni est super curieux et ça c’est très agréable, il va de l’avant et prend des initiatives", rajoute Lalou qui a toujours adoré arriver en Guadeloupe à chaque Route du Rhum, même s’il n’a jamais gagné la célèbre course.
Keni Piperol et Lalou Roucayrol
Les deux hommes complices sur une bouée dans le centre des phares et balises au Verdon-sur-Mer ©copyright Delphine Trenta Costa
 

Je suis entouré par une équipe de gens compétents, Lalou a trente ans d’expérience, son team tourne et continue à s’agrandir, ça prouve que ça fonctionne bien. A moi de profiter de tout ce qui est mis à ma disposition pour avancer sur mon projet. 
-Keni Piperol


Keni doit partir, un entrainement de VTT va commencer. Il a retrouvé une super condition physique depuis qu’il est arrivé dans le Médoc. Avec un préparateur physique et un préparateur mental, Lalou Multi lui fait bénéficier d’autres atouts. Même si cela n’a pas été facile de quitter la région de Lorient. "Ici je suis plus isolé mais finalement ça a du bon et je sais pourquoi je suis venu. La balle est dans mon camp. En plus Lalou, me fait découvrir les produits du terroir. Je ferai de même quand on sera en Guadeloupe." Les deux hommes ont prévu d’y aller en Septembre pour rencontrer les décideurs économiques et politiques. Ce ne sera pas la partie la plus simple de l’aventure mais le duo fonctionne bien et Lalou croit en son nouveau poulain.
Keni Piperol
Les yeux rivés sur son objectif, la Route du Rhum 2022 ©DR Face Book Keni Piperol

"Keni est la meilleure chance guadeloupéenne pour être sur un podium de la Route du Rhum. Ce serait bien que La Guadeloupe reconnaisse son talent, le suive, et l’accompagne. Il a cette identité guadeloupéenne qu’il affirme, et nous ça nous va complètement", affirme son nouveau boss.

Une chose est sûre, Keni est épanoui, il a un métier, il parie sur l’avenir. Oui, ce confinement passé sur la commune du Verdon-sur-Mer aura transformé le marin formé à Guadeloupe Grand Large. C’est un Keni Piperol tout neuf qui repart pour hisser les voiles vers son destin.