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Dans les pas du Colonial Tour, deuxième édition

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Le président du Cran Louis-Georges Tin devant le siège parisien du Crédit suisse, lors de la deuxième édition du Colonial Tour le 12 février 2014 ©Philippe Triay/France Télévisions
A l’initiative du Cran et du réseau Sortir du colonialisme, la deuxième édition du Colonial Tour s’est déroulée dans la matinée du 12 février à Paris, sur le thème « Entreprises coloniales, d’hier et d’aujourd’hui ». La1ere.fr était du voyage. 
Caisse des dépôts et consignations, Crédit Suisse, Spie Batignolles, Bolloré et Total, telles étaient les grandes entreprises ciblées cette année par le Colonial Tour, qui célébrait sa deuxième édition le 12 février. Parcours militant mais aussi pédagogique, la visite a bénéficié entre autres des explications des historiens Marcel Dorigny, Olivier Le Cour Grandmaison, et du dramaturge Nicolas Lambert (« Elf, la Pompe Afrique »). Résumé en images. 

9h15 : Une trentaine de personnes, des journalistes et des militants associatifs, sont rassemblés au 56 rue de Lille, devant l’entrée de la Caisse des dépôts et consignations (rappelons que c’est la Caisse des dépôts et consignations qui avait recueilli la rançon imposée à Haïti - soit l'équivalent de 21 milliards de dollars actuels - en « réparation » du « préjudice » subi par la France du fait de l'abolition de l'esclavage). Beau temps sur Paris mais un froid de canard ! Les grilles de l’institution sont baissées. Face au 56, deux agents des renseignements généraux observent la scène, talkie-walkie en main. Une centaine de mètre avant le 56, un fourgon de police veille également.
Les militants du réseau associatif Sortir du colonialisme distribuent des prospectus. Certains arborent un casque colonial sur la tête. On annonce une tournée gratuite de chocolat chaud Banania. Un thermos brûlant explose en mille morceaux au contact du froid, provoquant l’hilarité générale. L’entrée de la Caisse des dépôts est généreusement aspergée. « On ne l’a pas fait exprès ! », lance un militant. 

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Louis-Georges Tin (casque en main) devant la Caisse des dépôts et consignations ©Philippe Triay

 

10h05 : Le président du Conseil représentatif des associations noires (Cran), le Martiniquais Louis-Georges Tin, coiffé d’un casque colonial et sifflet autour du cou, annonce le trajet du Colonial Tour 2014 : Après la Caisse des dépôts et consignations (contre laquelle le Cran a porté plainte en mai 2013, l’accusant d’avoir bénéficié de l’esclavage, la procédure est en cours), le Crédit Suisse, Spie Batignolles, Bolloré et Total sont sur la carte du petit déjeuner. Au menu : « fortunes, prestige, pillages et massacres ». Louis-Georges Tin souhaite cependant une matinée « ludique et festive » avec des chansons dans le bus. Programme musical : Michel Sardou et son inoubliable « Le Temps des colonies », Charles Trenet et Edith Piaf (« Mon amant de la coloniale »). 

10h35 : Arrivée devant le Crédit suisse, qui a fermé ses grilles pour l’occasion, avenue Kléber à Paris. « Il a été démontré que la Suisse a été partie prenante du trafic négrier », explique Marcel Dorigny, professeur au département d’histoire de l’Université de Paris VIII. « Pas en lançant des bateaux, mais à travers ses capitaux. Les capitaux suisses de Genève, Neuchâtel et Zurich ont été investis dans de nombreuses expéditions négrières, principalement françaises. A cette époque il fallait des capitaux énormes qu’aucun armateur ne pouvait risquer seul. »
L’historien rappelle que le Crédit suisse a racheté la banque Hottinguer en 1997, banque datant de la fin du XVIIIe siècle. « Cette banque avait non seulement investi des capitaux, mais également organisé des expéditions négrières », précise-t-il. « Il ne s’agit pas d’accuser la Suisse, mais cela permet de comprendre que le trafic négrier est un commerce qui impliquait non seulement la Suisse mais aussi l’ensemble de l’Europe, avec des fabrications d’armes en Allemagne vendues en Afrique contre des esclaves, par exemple. Réseaux commerciaux, intermédiaires et négociants venaient de toute l’Europe ».

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Etape du Colonial Tour devant le siège du Crédit suisse à Paris ©Philippe Triay

 

11h10 : Neuilly, devant le siège de Spie Batignolles, et son portail soigneusement clos. En route vers la compagnie de BTP, dans le bus, l’historien Olivier Le Cour Grandmaison, maître de conférences en science politique à l'université d'Evry-Val d'Essonne, rappelle que cette compagnie est issue de la Société des Batignolles, qui a prospéré grâce à la colonisation et au travail forcé des « indigènes ».
« En 1922, la Société de construction des Batignolles signe une convention avec les autorités coloniales du Congo français pour la construction d’une ligne de chemin de fer destinée à relier Brazzaville à Pointe-Noire », rappelle Olivier Le Cour Grandmaison. Cette ligne sera érigée par le recours aux travaux forcés. « Pour les 140 premiers kilomètres de cette ligne, on dénombrera officiellement quelques 17.000 morts indigènes », assène l’historien. Cette hécatombe et les méthodes l’ayant provoquée seront notamment dénoncées par les écrivains André Gide et Albert Londres. Dans les camps de travail forcé, on atteint 57 % de mortalité, selon les chiffres officiels du ministère des Colonies publiés en 1928. La Société de construction des Batignolles continuera néanmoins d’engranger des contrats importants dans l’ensemble de l’empire français.
Après l’intervention d’Olivier Le Cour Grandmaison, le président du Cran annonce que son organisation va assigner en justice Spie Batignolles et l’Etat français (qui lui avait accordé des concessions) pour « crimes contre l’humanité ». L’assignation sera présentée le 25 février. 

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L’historien Olivier Le Cour Grandmaison, devant le siège de Spie Batignolles à Neuilly ©Philippe Triay

 

11h55 : Le bus du Colonial Tour se gare dans le quartier de la Défense, où les participants se réunissent devant la Tour du groupe Total. Un intervenant du Réseau Sortir du colonialisme rappelle que le major pétrolier est présent sur tous les continents, « avec une longue histoire de pillage des ressources ». Total, qui a absorbé Elf, est lié à l’histoire de la « Françafrique », dit-il, cette nébuleuse où se mêlent dans la politique et l’affairisme l’Etat français et ses services secrets, de grandes entreprises françaises et des dictateurs africains corrompus. Sur le parvis de la Défense, le metteur en scène Nicolas Lambert, auteur de la pièce à charge « Elf, la Pompe Afrique », revient sur le parcours des pétroliers français sur le continent. 

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Arrivée du Colonial Tour à La Défense. En arrière-plan, la tour Total ©Philippe Triay

 

12h45 : Dernière étape à Puteaux devant le siège d’un autre acteur de la « Françafrique », le groupe Bolloré. Devant l’immeuble, regard effaré des vigiles et de quelques fumeurs qui voient débarquer la petite foule. Le journaliste Thomas Deltombe, qui a écrit de nombreux articles sur le groupe Bolloré, notamment dans Le Monde diplomatique, déclare que « Bolloré illustre parfaitement la continuité entre la France coloniale et néocoloniale et l’environnement néolibéral qui s’est installé depuis les années soixante-dix et quatre-vingt ».
Selon lui, ce groupe très diversifié et connecté à des paradis fiscaux récolterait 80 % de ses bénéfices en Afrique. « A la fin des années quatre-vingt dix le groupe Bolloré a été l’une des pièces maîtresses de la "Françafrique" avec des liens très étroits non seulement avec le personnel politique français mais également avec certains dirigeants africains, ce qui lui permet de booster ses affaires quand il en a besoin », explique Thomas Deltombe. Actuellement, selon le journaliste, Bolloré gère la concession de treize ports africains, ce qui permet au groupe d’avoir une très grande emprise sur l’économie du continent.  
Durant l’intervention de Thomas Deltombe, une responsable du service de communication de Bolloré est venue prendre langue avec Louis-Georges Tin et des militants du réseau Sortir du colonialisme. Une prise de rendez-vous est programmée pour discuter avec les associations, des cartes de visites sont échangées. Affaire à suivre… 

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Le journaliste Thomas Deltombe (de face à gauche) évoque la stratégie de Bolloré devant le siège du groupe à Puteaux ©Philippe Triay