publicité

Réunionnais de la Creuse : « On m’a menti ! » (2/5)

Suite de nos portraits d’ex-enfants de la Creuse. Mardi, une résolution sera votée à l’Assemblée Nationale pour reconnaître l’implication de l’Etat dans le déracinement de 1 600 enfants. Lydie Cazanove avait accepté de partir. Mais les promesses n’ont pas été tenues.

© Martin Baumer
© Martin Baumer
  • Par David Ponchelet
  • Publié le , mis à jour le
Elle est l’une des premières Réunionnaises à être arrivée au foyer de l’enfance de Guéret dans la Creuse. Lydie Cazanove avait alors 13 ans en 1963, elle était une jeune fille révoltée. « Mais je n’étais ni orpheline, ni abandonnée. J’avais mes sœurs, et Monsieur Cazanove. » Aujourd’hui, cette grand-mère à l’accent réunionnais n’a rien pardonné à son géniteur qu’elle ne veut plus jamais appeler « mon père ». « Je sais où il est enterré. Mais quand j’étais à La Réunion, je ne suis pas allé le voir. »

Il y a une petite dizaine d’années, lorsqu’elle a pu consulter pour la première fois son dossier de la DDASS quand l’affaire a éclaté au grand jour, Lydie Cazanove a découvert que son père avait signé un acte d’abandon. « Je ne savais pas ce qu’avait fait Debré. J’ai eu très mal quand je l’ai découvert. Mais quand j’ai vu que Monsieur Cazanove avait signé l’acte d’abandon, je me suis dit que je n’étais rien pour eux. Je n’ai jamais rien été. Il s’en foutait de moi, je n’étais qu’une bouche de plus à nourrir. Quand je suis parti et que je me suis retournée à l’aéroport, il n’y avait plus personne. Maintenant je le revendique : oui, je suis un enfant de la DDASS ! »
 
© Martin Baumer
© Martin Baumer


Volontaire pour venir 

Quelques mois plus tôt, la jeune Lydie avait déjà été placée au foyer Marie Poittevin à la Plaine des Cafres. Contrairement à d’autres jeunes Réunionnais qui ont pu être enlevés ou arrachés à leurs familles, elle a accepté de venir. « Quand on m’a demandé de venir, j’ai dit oui ! On m’a dit que si je voulais continuer mes études, il fallait aller là bas. Pour ça, j’étais d’accord. Mais on m’a menti. On ne trahit pas un enfant ! » La vie meilleure promise par les services sociaux n’est jamais arrivée.

La Dionysienne a commencé à le comprendre dans l’avion. « Dans l’avion pour venir, il y avait des cris, des pleurs. Les enfants pleuraient, ils avaient faim, on leur a donné de la nourriture qu’ils ne connaissaient même pas ! Ensuite, on nous a emmenés à Paris. On nous a mis dans une petite pièce. Au fur et à mesure, les petits partaient. Les gens venaient les chercher, les adopter. » Ne restaient quasiment que ceux trop âgés pour plaire à des parents adoptants. En arrivant à Guéret, en plein cœur de l’automne, tous ces enfants ne pouvaient qu’être dépaysés. « Désolée, mais la Creuse, ce n’est pas beau. Et ce que je ne comprenais pas, c’est que les arbres étaient taillés ! Chez nous, les arbres poussent comme ils ont envie de pousser. Quand je suis arrivée, c’était très triste. Heureusement, le foyer, c’était un réconfort, parce qu’on était ensemble, entre Réunionnais. »
 
© DR
© DR


« Au foyer, il y a eu des choses pas bien, mais… »

En arrivant au foyer, certains Réunionnais ont été placés dans des familles d’accueil. « Il y a des enfants qui ont été mis chez des fermiers, qui sont bien tombés. Mais il y en a qui se sont suicidés ! » Lydie Cazanove, elle, est toujours restée au foyer de l’enfance de Guéret, un bâtiment terne et sans âme, appartenant à l’hôpital de la ville. « Là-bas, se souvient-elle, il y a eu des choses pas bien, mais on n’a pas eu faim ! Il y a eu des dérives, mais je n’ai jamais eu faim. Chez les sœurs, à La Réunion, j’ai eu faim. Chez moi, j’ai eu faim. Mais ici, jamais. »

En revanche, cette sympathique dame de 63 ans, se rappelle de nombreuses dérives : certains enfants allaient notamment travailler en short et en petite chemise, sur les toits, sous la neige. « Moi, j’en veux à l’assistante sociale, Mademoiselle Payet, une Réunionnaise, la femme du directeur. » Ce qu’elle reproche à cette femme, c’est de ne pas avoir traité les enfants de manière équitable. Certains avaient tout, d’autres n’avaient rien, « surtout ceux qui étaient un peu teintés. »
 
© Martin Baumer
© Martin Baumer

Un frère retrouvé 40 ans plus tard

Si elle avait accepté de venir dans l’Hexagone, c’était pour pouvoir poursuivre ses études. « Je suis restée 6 mois au foyer ne sachant que faire. 6 mois ! 6 mois, c’est beaucoup. Alors je me suis occupée des petits, Creusois et Réunionnais. Et un jour, j’en ai eu marre, je me suis dit basta, j’ai pris mon sac et je suis partie. Toute seule, comme toujours. Je me suis tirée. La directrice m’a rattrapée, je lui ai dit que je voulais aller à l’école. Ils m’ont envoyée en école d’infirmière, alors que je n’avais pas le niveau scolaire requis. » Ce que Lydie Cazanove a également gardé en travers de la gorge, ce sont de multiples refus des responsables. A plusieurs reprises, la jeune fille a demandé à pouvoir rencontrer son frère. Lui était venu en métropole par ses propres moyens, pour ses études. « Mais personne n’a fait de recherches. A chaque fois que je demandais, on tournait les talons. Je l’ai retrouvé 40 ans plus tard. Imaginez, la seule famille que j’avais. C’est terrible. »

A 16 ans, alors qu’elle n’était encore qu’une adolescente, endurcie toutefois par son histoire, Lydie prend la décision de quitter le foyer. De quitter Guéret également, pour s’installer dans un petit village à proximité, se marier, cultiver ses pommes de terre et laver son linge au lavoir, dans une eau glacée, hiver comme été. Elle enchaînera les boulots : « J’ai fait la bonniche, il fallait. » Il y a ensuite eu un poste dans un supermarché, où la Réunionnaise a dû faire face au racisme de son responsable. « Aujourd’hui, je me sens moitié moitié, Creusoise et Réunionnaise. Vous savez, quand je suis revenue à La Réunion, j’étais tout de même contente de rentrer dans ma Creuse. C’est ma terre, j’aime ma terre. Elle est dure. Mais il faut la mériter. »
Jamais Lydie n’a envisagé un retour définitif à La Réunion, une porte qu’elle avoue avoir fermée depuis quelque temps. « Cette expérience est difficile. Mais le fait est que moi, là, je me suis mariée. J’ai eu une famille, une mère de cœur, qui m’ont appris à rester debout… »
 

Reportage Audio à écouter ici

Martin Baumer / Réunionnais Creuse 2

Reportage Martin Baumer / Lydie Cazanove

 

Sur le même thème

L'actualité la 1ère partout et à tout moment
Téléchargez l'application La 1ère
  • AppStore
  • Google Play