Christian Blanc publie « La force des racines Kanak en Nouvelle-Calédonie »

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Christian Blanc
©FTV

Dans cet ouvrage, publié chez Odile Jacob, Christian Blanc raconte son parcours calédonien. Celui qui fut secrétaire d’État, député, PDG d’Air France et de la RATP,  reste marquée par sa rencontre avec le monde kanak qui selon lui, peut apporter des réponses aux défis du monde moderne

Dans ce livre dense, Christian Blanc raconte son parcours calédonien : sa première expérience, en 1984-1985, aux côtés d’Edgard Pisani, au début des « événements »; puis son retour en 1988, après le drame d’Ouvéa, à la tête de la mission du dialogue qui se conclura par les accords de Matignon. Celui qui fut secrétaire d’État, député, PDG d’Air France et de la RATP, reste marquée par sa rencontre avec le monde kanak qui selon lui, peut apporter des réponses aux défis du monde moderne.

couverture livre Christian Blanc
©Editions Odile Jacob

Le téléphone sonne. Nous sommes le 1er décembre 1984, à Tarbes. Christian Blanc, préfet des Hautes-Pyrénées, décroche. Il croit d’abord à une plaisanterie. Son interlocuteur lui dit : « Comme vous le savez, la situation est grave en Nouvelle-Calédonie. » « Je pensais en moi-même : Quel est le farceur qui m’appelle sur l’interministériel un samedi après-midi dans les Hautes-Pyrénées pour me parler de la Nouvelle-Calédonie ? » Mais très vite, il se rend compte que « c’était sérieux et c’était bien la voix de Pierre Joxe », alors ministre de l’Intérieur. Edgard Pisani vient d’être nommé délégué du gouvernement en Nouvelle-Calédonie et il a demandé que Christian Blanc l’accompagne. Celui-ci n’hésite, il accepte. « En reposant le combiné je compris que ma vie venait de basculer. »  

Au cœur des « événements » de Nouvelle-Calédonie

Ainsi commence le récit de Christian Blanc, une plongée dans les « événements » de Nouvelle-Calédonie. Un ouvrage chargé de notes et de souvenirs.

Dès le lendemain de cet appel, le 2 décembre 1984, celui qui vient d’être nommé secrétaire général du territoire prend l’avion avec Edgard Pisani et va tout découvrir de ce pays. Les deux hommes partent pour tenter de l’apaiser et de trouver une solution. A leur arrivée, le constat est clair, la Nouvelle-Calédonie est en situation insurrectionnelle. Le FLNKS vient de voir le jour, indépendantistes et anti-indépendantistes s’affrontent, des barrages sont érigés : « à l’exception de Nouméa, le territoire échappait à l’autorité de l’Etat. » « Edgard synthétisa la situation dans son style très particulier : ’’Quel bordel !’’ »

Pas le temps de souffler. En un mois, les événements dramatiques vont se succéder. Dès le 5 décembre 1984, Edgard Pisani fait une allocution télévisée : il annonce un calendrier de négociations avec toutes les forces politiques et un retour de l’ordre public. Le 6 décembre, quatre jours après leur arrivée, dix indépendantistes sont tués dans une embuscade à Hienghène. Parmi eux, deux frères du leader du FLNKS Jean-Marie Tjibaou.

Christian, si les grilles sont enfoncées, je te donne l’ordre de tirer.

 

 

Le 7 janvier, nouvelle déclaration d’Edgard Pisani : il propose l’indépendance-association. Le 11, Yves Tual, un jeune Calédonien de 17 ans, est tué. En réaction, une manifestation anti-indépendantiste tourne à l’émeute autour du haut-commissariat. « La volonté de prendre d’assaut le haut-commissariat était claire. L’objectif était d’enfoncer une partie des grilles (…) pour pouvoir passer et se rendre maître de la situation. », écrit Christian Blanc. Il est à ce moment-là avec Edgard Pisani, dans le bâtiment cerné par une foule hostile. L’auteur fait une révélation surprenante : « Après un moment de réflexion et avec gravité, Edgar Pisani me fixa droit dans les yeux et me dit : ’’Christian, on ne me fera pas le coup d’Alger. Tu fais couper les câbles téléphoniques et coaxiaux qui nous relient à Paris. Je ne veux pas recevoir d’ordre de reddition de Joxe m’intimant l’ordre d’arrêter le feu. Si les grilles sont enfoncées, je te donne l’ordre de tirer.’’»

La mort d’Eloi Machoro

Pendant cette nuit d’émeutes à Nouméa, un autre drame se joue en « brousse ».  Près de La Foa, les gendarmes encerclent une ferme occupée par des militants indépendantistes. Le général Deiber, alors patron de la gendarmerie informe Christian Blanc de la présence sur place de l’un des leaders indépendantistes, Eloi Machoro. La « question [du général Deiber] fut simple : ’’Dois-je neutraliser Machoro ?’’ Ma réponse fut : ’’ Certainement !’’ Mais sachant ce que ’’neutraliser’’ pouvait signifier dans le vocabulaire des armées, je lui demandais de traverser rapidement le parc pour avoir une instruction formelle du délégué du gouvernement. Edgard Pisani donna immédiatement son accord. » Peu après 6 heures du matin, les tireurs du  GIGN ouvrent le feu. Eloi Machoro est tué. Christian Blanc cite la lettre qu’Edgard Pisani écrivit en 1985 au Premier ministre Laurent Fabius «  Je prends la responsabilité de l’acte qui a été accompli par des hommes que j’avais sous mes ordres. Je n’ai aucune faute à leur reprocher. » Cet ordre de « neutralisation », Christian Blanc en assume aussi sa part de responsabilité, trente-six ans après, dans ce livre.

L’échec de l’indépendance-association

L’indépendance-association ne verra pas le jour. « Le gouvernement était divisé sur le projet, comme il l’avait été depuis le début en Nouvelle-Calédonie », selon les confidences d’Edgard Pisani rapportés dans le livre. Le délégué du gouvernement se heurte à l’incompréhension des indépendantistes et à l’hostilité des anti-indépendantistes. Christian Blanc affirme que la police l’avertit d’un projet d’attentat de l’extrême-droite calédonienne contre Edgard Pisani, le 8 mai 1985 et que, pour le déjouer, il décida de présider à sa place la cérémonie.  

Christian Blanc repart fin juin 1985, après la création du nouveau statut Fabius-Pisani qui accorde plus d’autonomie au territoire, avec la création de quatre régions. « En ce qui me concerne, j’estimais que ma mission était terminée. Au service de la République, aux côtés d’Edgard Pisani, j’avais eu la chance exceptionnelle de découvrir la civilisation canaque que j’ignorais, et ces hommes et femmes que certains appelaient encore indigènes. Ils possédaient au travers de leur culture et de leur rapport au temps des qualités humaines que, nous, Occidentaux, avions oubliées. »

La tragédie d’Ouvéa

11 mai 1988, un nouvel appel téléphonique vient bousculer la carrière de Christian Blanc. Cette fois, Michel Rocard est au bout du fil. Il va être nommé Premier ministre et demande à son ami, alors préfet de Seine-et-Marne, de venir le voir à Matignon dès sa prise de fonction pour lui parler de la Nouvelle-Calédonie. Un nouvel événement tragique vient d’avoir lieu.

Le 22 avril 1988, un groupe d’indépendantistes a attaqué la gendarmerie de Fayaoué, sur l’île d’Ouvéa. Quatre gendarmes sont tués, une vingtaine d’entre eux sont pris en otage. Le bilan sera de 21 morts : 19 indépendantistes et 2 militaires.

La mission du dialogue

Pour ramener la paix en Nouvelle-Calédonie, Christian Blanc a une idée : constituer un groupe de médiateurs : « Réfléchissons (…) à des personnalités totalement éloignées de la politique qui puissent exprimer un moment de morale, dans cette situation. »

C’est sa complicité avec le nouveau Premier ministre, qu’il connaît depuis les années 60, qui lui permet cette audace. Christian Blanc, « l’agnostique silencieux »,  propose la présence de religieux dans cette mission : il n’y avait qu’à Michel Rocard, « tant notre confiance réciproque était grande que je pouvais confier une telle réflexion. Jamais je n’aurais tenu ce type de propos à quelqu’un d’autre. »

La mission du dialogue, coordonnée par Christian Blanc, est constituée : Mgr Paul Guiberteau, recteur de l’Institut catholique de Paris, le pasteur Jacques Stewart, président de la Fédération protestante de France, Roger Leray, ancien grand-maître du Grand Orient de France, ainsi que deux hauts fonctionnaires, Jean-Claude Périer et Pierre Steinmetz. Une mission inédite, un pari. En trois semaines, ils réussissent l’impossible. Ils vont à la rencontre de l’ensemble des forces politiques, mais aussi de la population, en commençant par Ouvéa, où l'émotion est encore vive.

Le rêve de Jean-Marie Tjibaou

Le moment le plus intense, pour Christian Blanc, sera sa rencontre avec Jean-Marie Tjibaou. Les deux hommes avaient fait connaissance en 1984. Mais cette fois, l’enjeu est plus fort. « Vous savez, lui dit le leader indépendantiste, nous avons confiance en vous mais pas confiance dans le gouvernement français. » Alors, explique Christian Blanc,  «  je pris la parole un peu gravement. » Il s’adresse à Jean-Marie Tjibaou : « (…) ’’accepteriez-vous de faire un rêve ? Un rêve de la Calédonie telle que vous l’imaginez.’’ Il me regarda l’oeil facétieux : ’’Oui, un peu comme Martin Luther King ?’’ » Et le leader indépendantiste se met à rêver le futur de son pays, la volonté de souveraineté des Kanak. Christian Blanc prend des notes, qu’il restitue dans son livre. « Ce que nous voulons, lui dit Tjibaou, c’est le respect de l’identité kanak et d’une civilisation vieille de plusieurs millénaires qui a été ignorée par les Occidentaux. » Et il pose une condition à un accord : qu’il soit confirmé par un référendum national.

Les accords de Matignon, l’assassinat de Tjibaou

Le 26 juin 1988, à Paris, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur se serrent la main. Les accords de Matignon sont scellés entre indépendantistes et anti-indépendantistes. Mission accomplie pour Christian Blanc qui aura été la cheville ouvrière de ces négociations.

Mais un an plus tard, Jean-Marie Tjibaou et le numéro deux du FLNKS Yeiwéné Yeiweiné sont tué par Djubelly Wéa. Pour Christian Blanc, le choc est immense. Il parle de la « fin tragique d’une espérance. » Il vient assister aux obsèques à Nouméa. « J’entre dans la nef, raidi, absent, tel une corde tendue, que le moindre regard fait vibrer jusqu’à sembler le casser. » « Seul et sans un mot, je décidai de ne plus revenir sur le Territoire dans les vingt prochaines années. L’avenir s’écrirait sans moi. »

Le monde kanak

Trente-deux ans plus tard, c’est à travers ce livre que Christian Blanc, marqué à tout jamais par son expérience calédonienne, revient symboliquement sur le Caillou. Il croit à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie, accompagnée par la France. Une nouvelle forme d’indépendance-association. Et il consacre la fin de son ouvrage à « la force des racines », un plaidoyer pour le monde kanak. Selon lui, son avenir n’est pas dans le nickel, mais dans son rapport à la terre, à l’océan, au temps, qui peut apporter des réponses aux préoccupations écologiques, à l’accélération créée par les réseaux sociaux. « Mon propos n’est pas de dire que l’avenir de l’homme est dans la culture kanak !, conclut-il. Mais la culture kanak, et les cultures anciennes peuvent y contribuer. Notre chance, c’est que cette culture existe encore, et qu’elle soit toujours vivante en Nouvelle-Calédonie ».

 

Regardez le reportage Outre-mer la 1ère de Nathalie Nouzières et Mourad Bouretima :