"La confiance est rompue avec le ministre de l'Intérieur", estiment des policiers originaires des Outre-mer

racisme
Manifestation policiers
©Valery HACHE / AFP
Entre les policiers et le ministre de l'Intérieur "la confiance est rompue". Affectés par les propos de Christophe Castaner sur la suspension systématique en cas de "suspicion avéré" de racisme, les policiers ultramarins ont le sentiment qu'on les "stigmatise pour acheter la paix sociale".
La mort de George Floyd aux Etats-Unis sous le genou d’un policier, les manifestations en France en lien avec l’affaire Traoré du nom d'un jeune homme noir décédé en juillet 2016 après son interpellation par des gendarmes, les propos du ministre de l’Intérieur sur la suspension systématique des policiers en cas de "suspicion avéré" de racisme sont autant d’évènements qui ont ravivé en France les accusations de violences policières et de racisme. Les policiers, notamment ceux originaires des Outre-mer, vivent très mal ce contexte de suspicion, mais après le sentiment d’amertume ou de tristesse, désormais la colère monte.  
 

Le mal est fait 

Soucieux de ramener le calme dans ses rangs, le ministre de l’Intérieur a concédé devant les syndicats une "erreur" lorsqu’il avait évoqué lundi l'hypothèse d'une suspension d'un agent en cas de "suspicion avérée" de racisme, mais le mal est fait.  

"La confiance est rompue, c’est pour nous la pire des trahisons", affirme Rudy Damour, policier d’origine réunionnaise et président de l’association GPX Outre-mer. "Dans le contexte actuel où les policiers sont accusés de violences, de racisme, le ministre de l’intérieur devrait être un rempart pour nous défendre. Aujourd’hui, nous devons faire appliquer la loi sans certitude d’être suivi sur le plan judiciaire."

"C’est un sentiment de profonde colère"
, indique pour sa part Matsui, policier d’origine réunionnais à la Brigade anti-criminalité de Paris. "La présomption d’innocence existe pour tout le monde sauf pour les policiers", ajoutant, "ou bien ce sont des soupçons ou bien c’est avéré, mais affirmer une suspicion avérée de racisme… ".

Des policiers ont manifesté ce vendredi matin sur les Champs-Elysées à l'appel de plusieurs syndicats, dont Alliance et UNSA Police, en brandissant les portraits de policiers blessés et en  bravant l'interdiction de rassemblement toujours en vigueur pour dénoncer l'attitude du gouvernement à leur égard ainsi que le climat ambiant de ce qu'ils qualifient comme une "haine anti-flics". 

"Depuis 17 ans que je suis dans la police, c'est la première fois que je vois un ministre, premier flic de France, faillir à sa mission qui est de protéger les policiers. Il n'a pas pris suffisamment de recul, sa prise de parole est catastrophique et c'est un signal de faiblesse", estime Cédric Boyer, délégué national Outre-mer au syndicat Alliance police nationale. 
 

"Castaner démission" 

Des policiers ultramarins solidaires de cette mobilisation et notamment des rassemblements qui ont eu lieu ce jeudi en fin de journée dans plusieurs villes, comme à Saint-Etienne, Marseille, Nice, Bordeaux, Bobigny, Toulouse ou encore Lille où sous la pluie, une centaine de policiers vêtus de leur uniforme, et portant un masque, ont notamment crié "Castaner démission" avant d'entonner la Marseillaise. A chaque fois, les policiers ont symboliquement jeté à terre leurs menottes.  

La police a les menottes aux poignets  

L'interdiction de recourir à la "clé d'étranglement" comme technique d'interpellation apparaît comme le deuxième motif de colère des policiers. "La police a les menottes aux poignets. On nous enlève les moyens de travailler, on ne peut plus rien faire ", affirme Matsui. "Aujourd’hui, on nous demande de ne plus faire de courses poursuites pour interpeller un voleur de scooter parce que s’il se blesse, la population va se retourner contre nous et ce sera la faute de la police".

"Avant toute intervention comme le simple contrôle d’une attestation durant le confinement, nous devons d’abord sécuriser l’intervention. Il y a toujours des individus qui filment au cas où il se passe quelque chose, au cas où cela s'envenime… Comment travailler dans un tel contexte ?", s'interroge Rudy Damour. 
 

Stigmatisés pour acheter la paix sociale 

Le directeur général de la police nationale (DGPN), Frédéric Veaux, et le préfet de police de Paris, Didier Lallement, ont écrit chacun de leur côté à leurs troupes respectives pour les assurer de leur soutien et de leur confiance.
           
"Dans cette période si particulière où les mises en cause de notre action sont permanentes et de plus en plus agressives, je veux vous dire qu'il ne faut pas douter", a écrit mercredi le préfet de police. "Face aux confusions et aux amalgames entretenus par une minorité, je partage avec vous le sentiment d'une profonde injustice", a écrit jeudi le DGPN.
 
"Nous avons besoin d’être soutenu, notre mission est suffisamment compliquée et difficile. On stigmatise les policiers pour acheter la paix sociale. Nous avons l’impression qu’il faut faire plaisir à la famille Traoré", affirme Matsui. "Ceux qui sont au plus près du terrain constatent l’efficacité, mais aussi les difficultés de nos interventions. Le ministre n’est pas un homme de terrain", regrette pour sa part Rudy Damour.

Les policiers originaires des Outre-mer rejettent avec véhémence les accusations de racisme dans la police. "Nous sommes le reflet de la société, il y a chez nous aussi des policiers racistes, mais on ne peut pas dire que la police française est raciste, c’est faux", indique fermement Matsui.
 

Nous sommes 15 000 policiers originaires des Outre-mer et nous sommes d'autant plus choqués par ces accusations de racisme. Comment voulez-vous que nous réagissions quand nos enfants nous demande le soir à la maison: "papa c'est vrai que vous êtes racistes ?"
Cédric Boyer, délégué national syndicat Alliance police nationale 


Ces policiers ultramarins très affectés par le contexte actuel attendent des excuses publiques du ministre de l’Intérieur et davantage de solidarité avec les policiers. "Nous avons choisi ce métier par conviction, nos seules couleurs c'est le bleu, le blanc et le rouge. Nous somme-là pour assurer la paix publique, pour faire respecter la loi sans préjugés. Un individu qu'il soit noir ou blanc, s'il a commis un acte délictueux, il sera interpellé", conclue Matsui, policier réunionnais à la BAC de Paris. Et Cédric Boyer d'ajouter comme une forme d'avertissement : "Si demain, après avoir déposé les menottes nous déposons les armes, que va-t-il se passer dans ce pays ?"