Covid-19 : Pour Sébastien Couraud, pneumologue parti en renfort en Martinique, “le CHU et les collègues ont vécu ce qui était notre pire cauchemar”

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Sébastien Couraud pneumologue chef de service à l'hôpital Lyon Sud - Hospices civils de Lyon
©Thomas Carrage
Il fait partie des soignants qui ont répondu à l’appel lancé par le ministre de la Santé Olivier Véran. Le pneumologue Sébastien Couraud a travaillé 15 jours en août au CHU de Martinique. Chef de service au centre hospitalier Lyon Sud, il a partagé son expérience avec des volontaires partis jeudi.

Une quinzaine de soignants volontaires des Hospices civils de Lyon sont partis jeudi 9 septembre prêter main-forte aux équipes médicales du CHU de Martinique. Sébastien Couraud les avait précédé lors de la deuxième quinzaine du mois d'août. Chef du service de pneumologie aigue spécialisée et cancérologie thoracique, il explique à Outre-mer la1ère en quoi les renforts sont nécessaires. 

La1ère : quel était votre rôle sur place ?  

"Ce qui a intéressé les collègues là-bas, c'était mon expertise sur une technique de ventilation qui est l'oxygénothérapie à haut débit. C'est une technique qu'on a beaucoup utilisé en métropole pour traiter certaines défaillances respiratoires du Covid.  Du fait de la particularité de l'épidémie, l'idée était d'implémenter cette technique localement. Certes, c'est une technique qui est bien connue, le CHU de Martinique est très compétent, il n'y a absolument rien à leur apprendre.

Néanmoins, c'était une technique qui était bien implémentée dans le milieu de la réanimation. Et compte-tenu de la typologie des malades qu'on avait, l'idée était de l'étendre un peu en dehors et du coup, de faire ce que les collègues n'avaient pas le temps de faire, c'est-à-dire, d'avoir un peu de temps pour créer des supports, créer une formation pédagogique, et pouvoir la dispenser tant aux collègues médecins, qu'aux collègues paramédicaux. 

Les renforts vont venir apporter des compétences mais aussi du temps. Chose qui est rare et précieuse en règle générale dans le milieu médical et très particulièrement dans le contexte de l'épidémie où tout le monde est sous l'eau.

Sébastien Couraud, pneumologue

 

Une incidence beaucoup plus importante avec le variant Delta 

La1ère:  avez-vous été confrontés à une typologie de malades différente que dans l’Hexagone ?  

"La différence importante qu'on a en Martinique, c'est le nombre de malades. Il y avait une incidence qui était très importante, qui était beaucoup plus importante que celle qu'on avait eu en métropole jusqu'à maintenant.  

En pratique, les malades qu’on avait là-bas étaient les mêmes malades qu’on avait dans l’Hexagone avec la particularité du variant Delta. Le variant Delta est un peu plus sévère dans sa présentation. Il donne plus volontiers des formes graves. Comme nous en métropole, on avait une couverture vaccinale plus importante à ce moment-là, on a moins vu de formes sévères du variant Delta.  

Ce n'est pas tant la typologie des malades qui posait problème que le nombre de patients qui se sont présentés avec des formes graves, liées au variant Delta, dans une unité de temps et de lieu. C’est vraiment ça la difficulté à laquelle ont dû faire face les collègues du CHU de Martinique.  

C’est cette difficulté d'afflux massif de cas particulièrement sévères, en un temps très court et un lieu quasi unique. Parce qu'il y a la problématique de l'insularité qui fait qu'en métropole quand il y a un grand afflux comme ça, assez rapidement, on peut s'appuyer sur les collègues, sur les régions et les départements limitrophes. Sur une île, c'est un peu plus compliqué

 
La1ère : qu’est-ce qui vous a surpris en travaillant au CHU de Martinique?  

"Le CHU de Martinique, c'est un CHU qui est super compétent, qui est plutôt bien dimensionné pour la population, qui est bien équipé. Ce qui m'a marqué, et c'est lié à l'épidémie, c'est qu'il y avait beaucoup de patients qui étaient assez jeunes, avec des formes graves. Et ça, c'était assez terrible pour des soignants. 

Sur le plan des moyens et sur la façon de traiter, il y avait peu de différences. (...) 

La différence, c'est ce qu'on se retrouve très rapidement assez submergé par l'afflux massif de victimes. Du coup, on est obligé de dégrader un petit peu la qualité des soins. Ça, c'était nouveau. 

Sébastien Couraud

Le CHU de Martinique et les collègues ont vécu un peu ce qui était notre pire cauchemar. Ce qu'on n'a - fort heureusement - jamais véritablement vécu en métropole, où on n'a jamais été dépassé en termes de capacité. On a dû naturellement s'adapter, pousser les murs, augmenter de manière très considérable notre activité pendant les phases de Covid. Mais on avait réussi jusque-là à ne jamais être submergé. 

Sur une île, où vous êtes seuls, fatalement, dès que l'épidémie prend une ampleur considérable, encore une fois jamais atteinte en métropole, le risque de dépasser les capacités arrive d'autant plus vite et il est d'autant plus important et d'autant plus durable que vous êtes isolés.

"On avait face à nous des soignants martiniquais qui étaient exténués, très fatigués. Ça faisait quatre semaines qu'ils bossaient quotidiennement, extrêmement engagés pour la population locale, à travailler dans des conditions qui sont épouvantables. Quand on est soignant et qu'on voit des gens jeunes avoir énormément de mal à respirer et ne pas pouvoir faire grand-chose, c'est extrêmement difficile."

La1ère : quand on parle de “qualité de soins dégradée”, qu’est-ce que ça veut dire ?  

La situation vécue en Martinique - comme en Guadeloupe et en Polynésie - est inédite. Face à un afflux massif de patients sévères, quand les patients ont des critères de sévérité assez importants, ils vont être placés dans les services de réanimation ou de surveillance continue en soins critiques. Ces services disposent d'équipements spéciaux mais aussi de compétences spéciales c'est-à-dire que les médecins sont spécialement formés aux urgences vitales. Il y a aussi du personnel para-médical qui est en nombre suffisant pour pouvoir surveiller de très près les patients. Et puis des équipements et des locaux qui permettent une surveillance assez intensive des patients. 

La problématique au CHU de Martinique, c'est que vous avez un afflux de patients, et que très rapidement, les capacités d'accueil dans les services de réanimation et de surveillance sont rapidement dépassées. Vous pouvez augmenter dans une certaine mesure ces capacités. Mais ce sont de hautes compétences, beaucoup d'équipements, et beaucoup de personnel. Donc vous allez vous retrouver très rapidement assez contraint. Mathématiquement, il n'y a pas assez de personnel, pas assez d'équipement. Il faut du temps pour s'adapter. 

Le personnel va faire tout ce qu'il peut. Les infirmières, les aides-soignants, les médecins vont faire tout ce qu'ils peuvent avec le patient qui est sévèrement atteint mais ils ont moins de moyens humains. C'est en cela qu'on parle de "dégradation des soins" c'est parce qu'on va se retrouver avec des patients qui normalement sont censés être en réanimation et qui se retrouvent dans des services qui leur sont moins adaptés parce qu'il n'y a pas de places ailleurs. L'idée est d'essayer de façon collégiale de réfléchir à la meilleure place pour le bon patient.

La1ère vous avez partagé votre expérience avec d’autres soignants. Que dites-vous pour les inciter à partir en cas de besoin?  

L'argument principal c'est l'utilité. C'est de démontrer qu'elle est la situation, à quoi va servir le renfort. La réalité est qu'il y avait une urgence épidémiologique extrêmement importante. Aujourd'hui cette urgence est en train d'être progressivement contrôlée en Martinique. Mais il faut tenir dans la durée. Chaque soignant le sait. Quand on dit aux collègues: "ça fait six semaines qu'ils sont dans le jus, qu'ils ont travaillé quasiment tous les week-ends et que le fait d'y aller, ça leur permet de se reposer, de tenir sur la durée", ça fait écho à peu près à tout le monde. La famille hospitalière se retrouve. Chacun se projette assez facilement.

Je tiens à préciser qu'il y a ceux qui partent et il y a aussi ceux qui restent. Vous savez que dans la fonction publique hospitalière, nous ne sommes pas trop nombreux. On est plutôt en carence d'effectifs en permanence. C'est à chaque fois une organisation entre nous. Celui qui part va bosser. Et celui qui reste, il reprend aussi le boulot de l'autre pour ne pas dégrader les soins ici, pour qu'il n'y ait pas de changement dans la continuité des soins des patients. C'est un effort collectif !"