Entretiens croisés de Marijosé Alie et Kora Véron, qui signent deux ouvrages en hommage à Aimé Césaire

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Aimé Césaire
Aimé Césaire, écrivain et homme politique martiniquais (26 juin 1913 - 17 avril 2008)

Marijosé Alie, ancienne journaliste, a pu interviewer Aimé Césaire de nombreuses fois au cours de sa carrière. La chercheuse Kora Véron, elle, signe l’une des monographies les plus complètes jamais écrites sur l’écrivain martiniquais. Les deux femmes de lettres (le) racontent.

Aimé Césaire est né le 26 juin 1913, à Basse-Pointe en Martinique, et il s’est éteint le 17 avril 2008, à Fort-de-France. Cette année, treize ans après sa mort, deux femmes ont sorti coup sur coup un ouvrage sur le grand homme martiniquais. Avec Entretiens avec Aimé Césaire, la journaliste Marijosé Alie reprend, en les contextualisant, les interviews que l’homme politique-poète a bien voulu lui donner pendant près de vingt-cinq ans. L’universitaire Kora Véron, elle, livre une biographie, sobrement intitulée Aimé Césaire. Une somme de plus de huit cents pages sur l’une des figures majeures du XXè. Voici le regard croisé de ces deux autrices sur Aimé Césaire.

Entretiens avec Aimé Césaire de Marijosé Alie

Outre-mer 1ère : On associe Aimé Césaire au concept de négritude. Pourtant, vous affirmez que cette notion est loin de constituer l’essentiel de sa pensée. Pourquoi ?

Marijosé Alie : Quand Aimé Césaire crée son concept, nous sommes dans une période où le monde noir est dominé. Il y a la colonisation, l’apartheid, la ségrégation aux États-Unis. Il y avait pour lui une nécessité de se trouver. Quand il rencontre Léopold Sédar Senghor, il rencontre un Africain sûr de ce qu’il était. Césaire, lui, se demandait :”je suis quoi, moi ?”. Nous sommes en plein dans le surréalisme. Il est allé fouiller au tréfonds de lui-même et il a trouvé le nègre fondamental. Pour lui, les Martiniquais, les Antillais avaient besoin d’être eux-mêmes, d’être membres à part entière du monde. Il ne voyait pas la négritude comme un objectif, plutôt comme un point de départ ouvrant la voie au tout-monde de Glissant, aux réflexions sur la mondialité (autre concept de Glissant) et de la mondialisation.

Kora Véron : La négritude est une notion importante. Il ne faut pas la nier. Mais elle est née en 1934. Elle a son histoire. Césaire demandait toujours à ce que l’on contextualise les choses. Il expliquait qu’à cette période, la France appliquait une politique d’assimilation très intense, et qu’il se sentait très mal à l’aise avec cette façon d’imposer sa culture. Il fallait à ce moment-là fonder autre chose. C’était une refondation contre l‘assimilation. La négritude n’est qu’un point de départ pour lui, un envol, une résolution. Dans l’article où il utilise le terme négritude pour la première fois, il invite les jeunes Antillais et Africains à réinventer quelque chose. C’est un mouvement émancipateur par la création.

Césaire, Véron
Aimé Césaire ©Mario Dondero/Bridgeman Images/éditions du Seuil

Outre-mer 1ère : Doit-on comprendre que l’émancipation est l’une des notions les plus importantes chez lui ?

Kora Véron : Ce qui caractérise Césaire, c’est sa passion de la liberté, de l’émancipation. Il faut s’émanciper de la culture imposée par l’autre. Mais cela va bien plus loin. Il parle de l’émancipation des peuples, ce qui nous amène à l’émancipation des pays colonisés, et des départements d’outre-mer qui voudraient prendre plus d’autonomie dans la gestion de leur affaire. La liberté, l’émancipation sont des mots-clés pour Césaire.

Marijosé Alie : En fait, quand je pose la question à Aimé Césaire, politiquement, vous êtes indépendantiste, autonomiste, départementaliste ? Il a fait la départementalisation. Il a parlé de l’autonomie. Mais il dit "je ne suis rien de tout ça : je suis émancipationniste". Il était pour l’émancipation de l’homme. De façon à ce que l’homme s’assoie dans sa liberté, dans son identité ; et qu’il puisse participer à l’harmonie générale de l’univers.

Je ne suis ni autonomiste, ni indépendantiste. Je suis émancipationniste !

Aimé Césaire (1913 - 2008)

Outre-mer 1ère : Aimé Césaire est l’un des députés et maires de France à la plus longue longévité. Est-ce vrai qu’il préférait la poésie ?

Marijosé Alie : Il est sincère quand il dit que la politique n’est pas son choix. C’est un accident de parcours. En tous cas, il le vivait comme tel. Quand il a été élu, il ne pensait pas l’être. Les communistes faisaient à peine quelques centaines de voix depuis des années. Quand il a été élu, il a dit : “que voulez-vous que je fasse. J’ai accepté. Je ne voulais pas abandonner mon peuple”. C’était très important pour lui. Ne jamais lâcher les gens, physiquement visibles. Tout ce travail pour une petite ville de la Caraïbe l’a empêché, m’a-t-il dit, d’être un songe creux. Il avait des objectifs comme mettre Fort-de-France hors d’eau. La ville se situe à 1 mètre en dessous du niveau de la mer. Et dès qu’il pleuvait, à l’époque, on avait des débords d’eau et d’immondices. Un vrai travail de l’ombre.

Kora Véron : Quand il s’est engagé en politique en 1945, c’est avéré par les archives, il n’avait pas du tout l’idée d’entrer en politique. Il a été sollicité, il a accepté. Cela dit, il a vite pris goût à l’exercice. Il a été élu maire mais rien ne l’obligeait à devenir député et à rester maire jusqu’en 2001. Il avait un plaisir à exercer un rôle politique au service des causes qu’il défendait. Tout en considérant qu’il était, avant tout, un poète. Il dit qu’il a nourri sa poésie de son contact avec les gens en tant que maire de Fort-de-France, le mandat qu’il préférait. Il appréciait de pouvoir user de son influence pour obtenir une amélioration sociale et économique.  A un moment, il était fatigué, il aurait pu se passer du dernier mandat. Mais il n’était pas sûr de la relève. L’arrivée de la gauche au pouvoir a été un soulagement pour lui.

 La politique ? Un accident de parcours chez Césaire

Marijosé Alie

Outre-mer 1ère : Humainement, qui était Aimé Césaire ?

Kora Véron : Il était très facétieux, très drôle. Il plaisantait tout le temps. Il était très ouvert aux autres, très généreux. Il interrogeait son interlocuteur sur ce qu’il était. Il fallait d’abord raconter sa vie avant de pouvoir dialoguer avec lui.

Marijosé Alie : Césaire a été un homme fondamentalement bon, très drôle et très facétieux. Il aimait faire des blagues, il vous chambrait. In fine, c’est un homme qui a vécu dans une grande solitude. Il posait des questions au monde et trouvait des réponses dans le peuple. En fait, je crois qu’il a entretenu une grande et longue conversation avec lui-même pour rester toujours dans son honnêteté. Et il était faussement candide. Simplement pour être agréable, pour faire bénéficier de son aura et de sa générosité, il jouait les candides.

 Une thématique centrale chez Césaire : l’articulation entre le particulier et l’universel.

Kora Véron

Outre-mer 1ère  : Que faut-il retenir encore, selon vous ?

Marijosé Alie : Aimé Césaire a été extrêmement fidèle à lui-même. Il n’a jamais dévié d’un iota. On évolue. Mais le fondement même de sa  pensée était déjà dans ses écrits. C’est ce qu’il m’a expliqué. Quand on lit son théâtre, sa poésie, on y trouve tous les présupposés qu’il a réalisés en politique.

Kora Véron : Je trouve une thématique centrale chez lui, c’est l’articulation entre le particulier et l’universel. Il faut préserver une personnalité particulière en créant une culture martiniquaise, par exemple. Mais ce n’est pas pour autant qu’il faut devenir nombriliste ou communautariste. Il faut rester dans cette idée de l’universel. Et c’est parce qu’on creuse son particulier qu’on a sa place dans l’universel qui est fait d’une multitude de particuliers. C’est une idée très importante de nos jours. Ça laisse la place à la différence, sans engager au repli sur soi.