“Être noir, c’est comme si c’était un crime” : des Ultramarins témoignent du racisme aux États-Unis

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George Floyd
©Robyn Beck / AFP
La mort de George Floyd, Afro-Américain de 46 ans, lors d’un contrôle de police le 25 mai dernier a ému le monde entier et relancé le débat sur le racisme systémique aux États-Unis. Quatre Ultramarins habitant aux États-Unis témoignent.
"J’ai déjà pensé à retourner en Martinique à cause de ce climat de peur". Steeve M’Voila, 43 ans, est Martiniquais. Arrivé aux Etats-Unis à 16 ans, il manie désormais mieux l’anglais que le français. Pourtant, quand le climat est trop pesant, il pense à retrouver son île natale.
 

J’ai parfois peur dans la rue. On est toujours sur le radar. Être noir aux Etats-Unis, c’est comme si c’était un crime.
- Steeve M’Voila, Martiniquais à New-York


Aux États-Unis, les noirs ont 2,5 fois plus de risques que les blancs de se faire tuer par la police (Fatal Encounters, 2019). La mort de Georges Floyd le 25 mai dernier, triste illustration de cette réalité, a provoqué une immense vague d'indignation et de colère. Depuis, les manifestations lui rendant hommage se multiplient aux Etats-Unis et un peu partout dans le monde. 
 

"Il y a énormément de peine"

Tiphaine Bonte participe activement aux manifestations de Manhattan et assiste à celles de son quartier, Prospect Park depuis son balcon. “Il y a beaucoup de jeunes, c’est très pacifique. Mais tu sens qu’il y a énormément de peine et un ras-le-bol”, raconte la jeune guadeloupéenne de 23 ans.

C’est la première fois de ma vie que j’ai peur des flics et je suis blanche. On est pris pour cible parce que nous manifestons pour cette cause. Moi je ressens cette peur avec les manifs. Mais les personnes noires, c’est depuis qu’elles sont nées qu’elles la ressentent.
- Tiphaine Bonte, Guadeloupéenne à New-York

 
Manifestation en hommage à George Floyd à Manhattan. @Tiphaine Bonte

Arrivée sur le sol Américain depuis moins d’un an, Tiphaine Bonte a souvent été témoin d’actes racistes. Elle travaille dans une entreprise qui aide les étudiants étrangers à trouver des stages à New-York. 

Depuis que j’ai commencé mon stage, j’ai vu pleins d’actes racistes dans mon boulot, témoigne-t-elle. Des entreprises qui ne voulaient pas prendre d’étudiants parce qu’ils sont noirs... Des trucs hallucinants quoi.”
 

"Un sentiment de stress"

Ritchy Hodebourg, Martiniquais de 31 ans, arrivé aux États-Unis il y a un an, n’a lui “pas encore été victime” de racisme. Pas directement en tout cas. 

Par contre je vis en Caroline du Sud et j’ai déjà croisé de probables suprématistes blancs, précise-t-il. Le genre de personnes portant fièrement le drapeau confédéré sur leurs habits, et sur leurs voitures. Avec en bonus des stickers représentant Trump en Rambo tenant deux AR-15 en main.

Il a lui aussi participé aux premières manifestations organisées à Charleston, où il habite. “C’était important pour moi parce qu’en tant que noir vivant aux USA je me sens directement concerné par la situation, expose le Martiniquais. Un policier me verra d’abord en tant que noir américain avant de savoir que je suis Français.

Au-delà de la couleur de peau, en tant qu’Homme, je pense qu’on devrait tous se sentir concernés par ce crime ignoble qui a été perpétré par quelqu’un qui est censé protéger la population. Les Américains ne s’y sont d’ailleurs pas trompés car pour la première fois, beaucoup d’Américains blancs ont manifesté pour le mouvement Black Lives Matter à travers tout le pays.
- Ritchy Hodebourg, Martiniquais à Charleston


Mais pour rassurer ses proches et par peur des violences policières, il a arrêté. “J’ai un sentiment de stress chaque fois que je croise une voiture de police ici, confie-t-il. Et c’est surtout le fait d’être noir qui me fait ressentir ce stress.
 

Code de conduite pour survivre

Une angoisse qu’il s’est préparé à affronter avant d’arriver aux États-Unis. “Avant d’arriver aux USA je m’étais déjà préparé à quoi répondre en cas de contrôle de police”, avoue-t-il. 

Un comportement étudié que les noirs américains sont obligés d’apprendre dès le plus jeune âge pour éviter que la situation tourne mal en cas de contrôle de police. 

Par exemple, lors d’un contrôle en voiture aux Etats-Unis, si tu es noir, tu attends que le policier vienne à ta fenêtre, sans bouger, explique Steeve M’voila. D'abord tu fixes tes mains sur le volant. Ensuite tu lui demandes l’autorisation de prendre tes papiers dans la boite à gants. Parce que si tu le fais sans demander, il va penser que tu prends un flingue et ça risque de mal tourner.

Ma voisine me raconte qu’elle éduque sa fille à avoir le bon comportement quand elle se fait arrêter par la police. C’est hallucinant. Ils doivent préparer leurs enfants à la possibilité de mourir s'ils se font arrêter par des policiers. 
- Tiphaine Bonte, Guadeloupéenne à New-York


Racisme d’État

Aux États-Unis, le racisme est systémique, c’est un racisme d’État qui découle de l’histoire de l’esclavage et qui aujourd’hui persiste encore”, détaille Yorrick Barnay, 25 ans.

En tant qu’étranger je ressens moins ce racisme parce que je n’ai pas vécu dans ces quartiers sous-financés par l’État où l’éducation est beaucoup plus difficile d’accès, où les infrastructures sont beaucoup moins financées que dans d’autres quartiers blancs, plus riches”, précise le Martiniquais arrivé à Chicago il y près d’un an. 

Pour lui, le racisme ne se ressent pas de la même manière qu’en France Hexagonale et dans les Outre-mer. Aux États-Unis, il est plus subtil, plus institutionnalisé. 
 

La comparaison qu’on pourrait avoir avec la Martinique, c’est avec les descendants d’esclaves qui se sont retrouvés d’esclaves à salariés pauvres au moment de l’abolition de l’esclavage. Donc ça a créé une fracture dans la société où il y a les très riches et les très pauvres. Et les effets se ressentent encore aujourd’hui.
- Yorrick Barnay, Martiniquais à Chicago


Une vision que nuance Ritchy Hodebourg : “Il serait faux de comparer la situation en France et aux États-Unis. Mais en France, il existe aussi un racisme institutionnel très subtil. Par exemple jusqu’à récemment il était impossible de payer avec des chèques en provenance d’un département d’Outre-mer. Nous possédons pourtant les mêmes banques.
 

Ouverture du débat

Les quatre ultramarins voient dans les événements qui secouent les États-Unis, un espoir que les choses “bougent enfin”.

Je pense que ça a ouvert un débat, c’est déjà une belle avancée, abonde Yorrick Barnay. De la même façon que Rosa Parks avait ouvert le débat en s'asseyant dans un bus. Ou que le débat a été ouvert en 68 avec les JO et les poings levés de Tommie Smith et John Carlos. C’est quelque chose qui prendra du temps. Mais on voit qu’à Minneapolis, ils vont déjà changer des choses.

Le Conseil municipal de cette ville des Etats-Unis, où George Floyd est décédé lors de son arrestation par des policiers, a décidé de démanteler sa police.

Mais pour Steeve M’Voila, il reste encore une échéance déterminante. Si les policiers responsables de la mort de l’Afro-Américain ne sont pas reconnus coupables lors du procès, “ça va mal tourner” prédit le Martiniquais.