Faut-il afficher les noms d’esclaves sur le Mémorial des Tuileries ? La question divise

histoire
Jardin des Tuileries
©THOMAS COEX / AFP

Le projet du mémorial des Tuileries traverse une polémique. Le ministère de la Culture souhaiterait ne plus inscrire le nom des esclaves affranchis, suscitant la colère de l’association CM98. L'artiste guadeloupéenne Joëlle Ferly y est pour sa part favorable et s'en explique dans un communiqué. 

Le très espéré projet de mémorial des Tuileries visant à célébrer l'abolition de l'esclavage dans les jardins des Tuileries, à Paris, est au cœur d'une polémique. Le ministère de la Culture, joint au téléphone par Outre-mer la1ère mais qui n'a pas donné suite, s'opposerait à la liste de noms des esclaves affranchis devant figurer sur le monument. "Les noms ou rien", s'insurge l'association CM98, alors que l'artiste guadeloupéenne, dont le projet a été rejeté, estime qu'"en affichant ces noms l’Etat français allait droit au ridicule". 

Le projet 

Le 10 mai 2019, Emmanuel Macron confirmait son engagement pris le 27 avril 2018 à l'occasion du 170e anniversaire de la signature du décret d'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, de voir ériger à Paris un mémorial des victimes de l'esclavage sur un site "profondément lié à l’histoire des deux abolitions", dans le jardin des Tuileries. L'inauguration serait prévue le 23 mai 2021, à l’occasion de la journée nationale en hommage aux victimes de l'esclavage, en présence du chef de l’État et de l'artiste sélectionné. 

Un comité d’orientation placé sous l’autorité scientifique de l’ancien président du CNMHE, le Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage, Frédéric Régent, a été mis en place, ainsi qu'un comité de pilotage dans lequel figure notamment Serge Romana, membre fondateur de la Fondation Esclavage et Réconciliation et ancien président du CM98. À l’issue de trois réunions, le projet de monument avec les noms attribués aux esclaves libérés en 1848 a été voté.

L’appel d’offre pour la réalisation du projet est lancé au mois de juin 2020. "Le projet exprime la volonté d'honorer les victimes de l'esclavage et de reconnaître leur apport inestimable à la Nation", affirment les ministères des Outre-mer et de la Culture. Il a également "vocation à être un lieu commémoratif et de transmission avec une dimension pédagogique forte, en lien étroit avec les associations et les fondations, parties prenantes". 

80 artistes présentent leur candidature et une présélection retient finalement trois à cinq noms qui devaient initialement être rendue publique au mois d’octobre 2020. Des choix qui n’ont, semble-t-il, pas convenu au ministère de la Culture qui s’opposerait à la possibilité d’inscrire le nom des esclaves affranchis sur le mémorial. Aucun des artistes recommandés par le comité d’orientation ou le CM98 à l’origine du projet n’a été retenu, indique le journal France Antilles. 

L'Etat français allait au ridicule 

L’artiste guadeloupéenne, Joëlle Ferly, qui elle non plus n’a pas été retenue pour son projet, partage néanmoins les réticences du ministère de la Culture. "La raison pour laquelle je ne souhaitais pas voir les noms recueillis par le CM98 est que la lecture de ces derniers n’aurait jamais eu la même résonnance qu’en Guadeloupe, où la présentation des listes de noms avait été acheminée dans les diverses communes qui accueillaient l’exposition itinérante. Le travail du CM98 est remarquable, mais cela reste un travail d’archives avec lequel toute famille concernée doit conserver une juste distance. Sacraliser l’injure ne rime à rien !", affirme-t-elle dans un communiqué. Et l’artiste d’ajouter, "en affichant des noms aussi barbares que "Mme Vulgaire", "Mme Gros Désir" ou "Clitoris" , l’Etat français allait droit au ridicule vis-à-vis de l’international, bien plus avancé sur la question sociale post-esclavagiste."

L’artiste conclut son communiqué en revenant sur son projet, comme pour mieux le défendre dans ce moment de polémique sur les noms d’esclaves. "Ma proposition prenait donc le contre-pied du cahier des charges en renommant les 200 000 patronymes imposés, par des noms africains qui auraient été recherchés par tous les scolaires de France ! Ainsi, cela aurait forcé les jeunes à mieux saisir l’aspect spirituel contenu dans la nomination d’un individu, ce qui n’a jamais été le propos de l’administration coloniale, affairée à dresser au plus vite les registres d’états-civils des esclaves affranchis. Ma performance aurait été à l’échelle nationale et le mémorial aurait été partiellement inscrit dans toutes les mémoires des petits Français. Je le souhaitais comme une révolution de l’intérieur, qui contribuait alors au processus de changement des mentalités".  

Les noms ou rien 

L'association CM98, qui milite pour la réhabilitation et la défense de la mémoire des victimes de l’esclavage colonial, est en profond désaccord avec cette approche et défend ardemment la publication des noms. "Le fait de mettre ses noms à la postérité, c’est je crois une réparation symbolique majeure, qui indique que la France reconnait avoir fait l’esclavage, que c’est un crime contre l’humanité […] Nous avons trouvé des noms qui sont effectivement péjoratifs, c’est justement là qu’on va pouvoir dire que cel a été fait par la France. Quand on parle de crime contre l’humanité, c’est qu’il y a un crime contre l’humain. Le crime contre l’humain, c’est celui-là, que cette origine-là, nous en ayons honte, que nous n’arrivons pas à la porter… C’est l’inverse qui doit arriver, c’est les autres qui doivent dire : 'nous avons fait un crime, nous nous repentons sur ce crime'. C’est essentiel", affirme Emmanuel Gordien, président de l’association CM98. Ecoutez-le, interviewé par Tiziana Marone :  

Emmanuel Gordien, association CM98


Mercredi dernier, des représentants du CM98 ont été reçus à la présidence de la République, indique le journal France Antilles. "Si la volonté du président de la République, a été clairement réaffirmée, en revanche, aucun calendrier n’a été clairement précisé sur la sélection des candidats et surtout de l’œuvre. Suite à cet entretien nous n’avons pas d’après nous l’assurance formelle de voir graver les noms de nos aïeux sur ce monument", affirme Josely Bonnet Dorothée, secrétaire du CM98.

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