Un gramme d'or le pack de bière: le capitalisme sauvage des orpailleurs clandestins en Guyane

Démantèlement d'un site d'orpaillage par les militaires
Les quads ont remplacé les mules mais dans la forêt guyanaise les gangs d'orpailleurs clandestins brésiliens ont recréé la même société violente et implacable qui a accompagné, depuis le milieu du XIXe siècle, toutes les ruées vers l'or.
Ce système capitaliste chimiquement pur, caché au coeur d'une jungle qu'il ravage, a une seule monnaie : le gramme d'or, en poudre dans un morceau de papier plié ou symbolisé par un ticket valant un gramme, environ trente euros, le salaire quotidien moyen d'un garimpeiro. A force de mener des raids contre les sites illégaux, les Marsouins du 9e RIMa et les gendarmes qui les accompagnent connaissent bien cette société clandestine, qu'ils ont décrite à des journalistes de l'AFP au cours d'une patrouille de trois jours en forêt, dans la région d'Apatou.
           

Cinq grammes la passe

"Il y a d'abord le site de travail, là où ils creusent ou lavent la terre, avec ses générateurs et ses pompes" explique le capitaine Martin (conformément aux consignes, il ne révèle que son prénom, ndlr). "Là, alcool interdit. Ils s'abrutissent de drogue et de travail. Alors le samedi soir et le dimanche, ils vont au cabaret". Plus éloignés, certains campements sont de gros villages, avec ses saloons, ses ateliers, ses bijoutiers, ses églises bondées le dimanche. Les cabarets aux noms évocateurs ("Boceta Douro" : "A la chatte d'or", "Boa Foda", "A la bonne baise") ont au rez-de-chaussée des scènes avec barres de pole dance taillées dans du bois rouge, des boules à facettes, d'énormes sonos. 
           
Au premier étage, les micro-chambres des prostituées. Cinq grammes la passe, dix pour les plus jolies. Pour attirer les garimpeiros et vider leurs poches, les tenanciers organisent spectacles et bingos. Pour le réveillon du 31 décembre, le patron du cabaret du "Garimpo Iopass" avait mis en gros lot un moteur de pompe et des moteurs hors-bord Yamaha, sur une affiche, clouée aux arbres des environs, où trône une brune à moitié nue.
 
Membres des Forces armées en Guyane en intervention sur un site d'orpaillage illégal.

"Petrolero" et "rasero"

En fonction des difficultés d'approvisionnement, le prix d'une paire de bottes peut atteindre trente grammes (plus de mille euros), celui d'une bouteille de cachaça (eau de vie brésilienne) cinq à dix. Le prix d'un pack de bières fraîches, un gramme, sert d'indicateur aux services français : s'il monte, c'est bon signe. "Pour opérer si loin dans la forêt, tout est question de logistique" assure le capitaine Charles. "Il faut tout apporter, et d'abord bien sûr le carburant pour les pompes et des groupes. Donc c'est pirogue, puis quad". Les piroguiers et les pilotes de quad sont le plus souvent des auto-entrepreneurs payés à la course. Tout en bas de la chaîne, il y a le "petrolero", payé une misère pour porter sur son dos, à travers la forêt, des jerricans de diesel.
 

"Et tout en haut de la pyramide, il y a les commerçants chinois installés au Surinam" explique le capitaine Jean-Sébastien. "Ils sont richissimes, gagnent dans les deux sens : ils vendent tout le matériel d'un côté, rachètent l'or et le transfèrent sur des comptes au Surinam de l'autre. Ils font crédit aux  garimpeiros et profitent de leur travail sans bouger de leur comptoir

           
Le "rasero" touche quelques grammes pour déblayer les clairières. Le charpentier, as de la tronçonneuse, est mieux payé, car indispensable. Il découpe les arbres en planches et fabrique les tables de levée, où la boue passe sur des tapis plastiques qui accrochent les paillettes et les pépites d'or. Bien rémunéré aussi, le bijoutier clandestin : il fond l'or dans des fours de glaise à ciel ouvert et fabrique des bijoux rudimentaires, avec de faux poinçons. En cas d'arrestation, le garimpeiro pourra voir ses bijoux échapper à la saisie. 
           

Commerçants chinois

"Et tout en haut de la pyramide, il y a les commerçants chinois installé au Surinam" explique le capitaine Jean-Sébastien. "Ils sont richissimes, gagnent dans les deux sens : ils vendent tout le matériel d'un côté, rachètent l'or et le transfèrent sur des comptes au Surinam de l'autre. Ils font crédit aux  garimpeiros et profitent de leur travail sans bouger de leur comptoir". Sur la rive surinamaise du Maroni, au Sud d'Apatou, trois Chinois à l'air farouche surveillent le fleuve depuis leur terrasse. Dans les rayons des sacs de riz et de haricots, poulets et viande dans les congélateurs. Sur la berge, des dizaines de fûts de carburant, des tuyaux, des quads préparés "spécial garimp".
           
"Mais ils ont des frais", précise le capitaine Martin : "ils se font racketter par la police et l'armée surinamienne, et aussi parfois par des bandes ultra-violentes". Dans ce monde clos où la fièvre de l'or le dispute au paludisme ou au béribéri, les comptes se règlent au fusil à pompe, parfois à la kalachnikov. Le long des sentiers, la terre remuée marque les tombes fraîches, une bouteille de rhum renversée en guise de croix. "Ils ne font jamais appel à nous, à part en cas de blessure grave, en espérant une évacuation en hélico", dit un officier.