"Guadeloupe, l’île sans eau", un livre-enquête implacable

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Eau Guadeloupe
. ©FRANCK FIFE/AFP/Massot éditions
Dans une enquête exhaustive et documentée, les auteurs Thierry Gadault et Marc Laimé effectuent une analyse impitoyable de la gestion de l’eau en Guadeloupe et de ses multiples conséquences sur les plans sanitaire, social et économique. À lire absolument si l’on veut comprendre les soubresauts qui agitent l’archipel de manière récurrente.

Nous le savons tous, l’eau potable est une ressource vitale, indispensable dans notre vécu quotidien. Pourtant, un territoire appartenant à l’une des plus grandes puissances industrielles du monde connaît parfois une situation proche d’un pays du Tiers monde. Son nom : la Guadeloupe, département français de quelque 380.000 habitants. Dans leur livre Guadeloupe, l’île sans eau. Enquête sur un effondrement (Massot éditions), paru fin juin 2022, Thierry Gadault et Marc Laimé (respectivement journaliste et consultant spécialiste de l’eau) rappellent que dans ce pays autrefois appelé par les Amérindiens « l’île aux Belles-Eaux », un quart de la population n’a plus un accès quotidien à l’eau potable et que des coupures durent parfois plusieurs jours.

« Selon l’Office de l’eau de la Guadeloupe », rapportent les auteurs, « la production d’eau potable en 2018 s’est élevée à 80 millions de mètres cubes ; 78,6 millions sont partis dans les réseaux de distribution, mais seulement 30 millions auraient été effectivement distribués aux consommateurs. Le reste s’est perdu dans la nature tant les fuites sont importantes ! ». Autres données à prendre en compte : la dégradation avancée des eaux de surface due aux pollutions de l’agrochimie et du chlordécone, et l’état délabré des stations d’épuration qui rejettent souvent dans la nature ou en mer les eaux usées non traitées. Evidemment cela a un impact sur les eaux de baignade (et de pêche), dont beaucoup sont déjà inutilisables et interdites, et la situation pourrait s'aggraver.

Conséquences innombrables

Les conséquences du manque d’eau sont innombrables. Dans le domaine de la santé (sur l’hygiène, particulièrement en période de pandémie de Covid), de l’éducation (écoles fermées), des services publics (pompiers par exemple) et sur le plan économique. Pour pallier au manque d’eau potable courante, les Guadeloupéens doivent acheter de l’eau en bouteille (beaucoup plus chère que dans l’Hexagone), ce qui représente un surcoût pour les ménages. Les entreprises sont également pénalisées. Les auteurs citent les cas des « restaurateurs, hôteliers, poissonniers, boulangers, coiffeurs, bouchers, laveurs de voitures, etc. » Certaines sont contraintes de fermer car l’eau entre dans la composition de leurs produits ou bien n’arrivent plus aux sanitaires.

« Les agriculteurs sont également en première ligne et souffrent de défaillances du réseau d’eau potable », souligne aussi l’enquête. Ceux-ci sont souvent à sec lorsqu’ils doivent irriguer leurs champs, ce qui entraîne des dysfonctionnements de la production et d’importantes fluctuations de prix sur les marchés. Et l’on sait que compte tenu des bouleversements climatiques en cours et de l’augmentation des périodes de sécheresse en Guadeloupe, l’accès à l’eau va devenir de plus en plus crucial.

Un autre problème, et de taille, la faillite du système d’assainissement des eaux usées. En 2018, 67% des stations de traitement supérieures à 2000 EH (équivalent habitant) n’étaient pas conformes, indiquent les auteurs, citant un rapport de l’Office de l’eau de la Guadeloupe. Cette donnée a naturellement un lien avec la dégradation de la santé des Guadeloupéens (douleurs abdominales, appendicites, amibes, virus intestinaux…).

Deux milliards pour reconstruire

« Au final, tout le système d’assainissement est à reconstruire. Un coût estimé par des experts autour du milliard d’euros, somme qui s’ajoute au coût de reconstruction des réseaux d’eau potable lui aussi évalué autour du milliard d’euros. Les collectivités locales étant, pour la majorité d’entre elles, en faillite, qui va payer la facture ? », écrivent les auteurs. À noter également que le déversement des eaux usées dans la mer a un impact désastreux sur les coraux, protections côtières naturelles et sources primordiales de biodiversité. Sans eux, tout l’écosystème marin s’effondre. En Guadeloupe, il ne resterait que 35% de corail sain, selon des ONG.

Alors à qui la faute ? Thierry Gadault et Marc Laimé reviennent longuement sur la genèse du désastre en cours. Sans révéler les arcanes de leur travail, leur enquête est rigoureuse et très documentée, émaillée de nombreuses considérations techniques sans être pesante. Pour résumer, il y a un enchevêtrement de responsabilités multiples : l’Etat et certains ministères, l’administration préfectorale, les communes et les intercommunalités, des multinationales françaises et des syndicats mixtes locaux de gestion de l’eau, et puis… « la trahison de la classe politique locale, souvent incompétente et parfois corrompue ». « La corruption de certains et le clientélisme généralisé, sur lequel repose le système politique guadeloupéen, ont constitué un cocktail explosif, permettant à tous (population comprise), à de rares exceptions près, de profiter du système pendant des années. Avant d’en être les victimes. »

♦ Guadeloupe, l’île sans eau. Enquête sur un effondrement, par Thierry Gadault et Marc Laimé – Massot éditions, 216 pages, 20,50 euros.