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La bibliothèque de Carpentras possède un trésor. Il s’agit d’un manuscrit de 88 pages racontant les péripéties d’un flibustier entre 1618 et 1620. C’est le plus ancien récit sur la Martinique et ses habitants de l’époque, à savoir les Caraïbes. 
 

Un manuscrit exceptionnel

Il y a 400 ans, un flibustier débarquait en Martinique. Il y rencontrait les Indiens Caraïbes. Cette aventure incroyable est racontée dans un manuscrit exceptionnel de 88 feuillets rédigés à la plume d’oie. Ce document est le plus ancien témoignage existant sur la flibusterie et la piraterie au XVIIe siècle.
 

Manuscrit d'un flibustier dans la mer des Antilles © Bnf


Jean-Pierre Moreau est à l’origine de la redécouverte de ce document. Cet archéologue sous-marin a effectué une thèse dans les années 80 sur la navigation européenne dans les petites Antilles au XVIe et XVIIe siècle. Pour se documenter, il a épluché les répertoires des manuscrits des bibliothèques de France. C’est ainsi qu’il a découvert à Carpentras le premier récit complet d’une expédition de pirates qui s’avère être également le plus ancien document connu sur la Martinique.
 

Jean-Pierre Moreau, archéologue sous-marin © CB

"Relation d'un voyage infortuné"

Le document se nomme "Relation d’un voyage infortuné fait aux Indes occidentales par le capitaine Fleury avec la description des iles qu’on y rencontre par l’un de ceux qui fit le voyage" (1618-1620). Il se trouve dans la bibliothèque Inguimbertine de Carpentras, du nom de Monseigneur d’Inguimbert, évêque du diocèse. Selon Jean-Pierre Moreau, "il est probable que cet évêque ait acquis le manuscrit pour mieux se documenter sur ces terres lointaines où il envisageait de partir en mission".
 

La bibliothèque Inguebertine à Carpentras © DR


L’archéologue s’est passionné pour ce document au point de le retranscrire et de le faire éditer chez Seghers en 1987. Le document existe désormais en livre de poche sous le titre "Un flibustier français dans la mer des Antilles", présenté par Jean-Pierre Moreau (Petite bibliothèque Payot).

Retranscrire le manuscrit n’a pas été une mince affaire, le français de l’époque étant bien différent de celui de nos jours ! Pour Jean-François Delmas, conservateur de la bibliothèque Inguebertine, "c’est un document très important car il est authentique et porte un regard sans fard sur la flibusterie".
 

Arrivée en Martinique

En effet, les aventures de celui que Jean-Pierre Moreau a nommé "l’anonyme de Carpentras" sont mouvementées. Parti de Dieppe le 20 juin 1618, ce soldat de confession protestante, lettré, vigoureux et très doué en botanique, est arrivé en Martinique le 21 avril 1619. Avant cela, l’expédition du capitaine Fleury l’aura mené notamment aux Canaries, au Cap vert, au Brésil et à la Barbade.
 

Carte de la Martinique (1600-1699) © Bnf


Quand l’équipage arrive en Martinique, il est tout simplement affamé. "Les Indiens Caraïbes les ont accueilli et leur ont sauvé la vie", raconte Jean-Pierre Moreau. L’équipage se scinde en deux, les marins vont avec le capitaine Fleury. Ils participent à la reconstruction d’un bateau. Pendant ce temps, les soldats vivent avec les Caraïbes. Durant 11 mois, l’anonyme de Carpentras va donc observer les indiens Caraïbes de très près.
 

Famille d’Amérindiens caraïbes, telle qu’imaginée par Jean-Gabriel Stedman en 1818. © Wikipedia

La vie parmi les Caraïbes

Le flibustier ne néglige aucun détail. Sa description des habitants de la Martinique est précise : "Ils vont tous nus portant les cheveux derrière la tête, longs jusques la ceinture et ceux de devant jusques aux sourcils. Ils s’arrachent les poils (…) Ils se frottent presque tous les matins avec une peinture rouge nommée couchieue".

Peu à peu l’auteur du manuscrit se remet sur pied. Il raconte comment les Caraïbes l’ont aidé à se refaire une santé après avoir failli mourir de faim. Il décrit les soins prodigués, l’attention de ces hommes pour leurs hôtes qu’ils nomment "compères". L’auteur du manuscrit apprend peu à peu la langue des Caraïbes. Il observe leurs rituels. Il les entend parler de leurs Dieux baptisés "Chemin" et "Mabouya". Il semble beaucoup apprécier la vie chez ses hôtes.
 

Gravure de l'île de la Tortue, capitale de la flibuste au XVIIe siècle © DR


Toutefois dans un court chapitre, le flibustier décrit "la manière de manger les ennemis pris en guerre" chez les Caraïbes. Ce passage est étonnant de précision. Les femmes n’étaient jamais mangées. Seuls les "inibis", les captifs d’origine (ou prises de guerre) pouvaient être mangés. "Et pendant le temps qu’ils les gardent, ils leur font aussi bon traitement qu’à eux-mêmes, hormis qu’ils ne les nomment point autrement que Tamons". Ils les nourrissent jusqu’à l’âge de 18-20 ans puis ils les assomment pour les manger. Les os serviront à faire des flûtes.
 

Faune et flore de Martinique

Dans son récit, le soldat donne beaucoup de place à des descriptions précises de la faune et de la flore de la Martinique. Il parle de la mancenille, "un vrai poison". Il évoque "les acajoux, goyaves, cachimans, papayes, caroubalis, ananas, bananes, gyromons ou encore cannes à sucre". Il décrit aussi les racines, les poissons, les oiseaux, les insectes et "ces puces qui entrent dans les pieds" dont l’équipage du capitaine Fleury sans l’aide des Caraïbes, n’aurait pas pu se débarrasser.
 

Fruits exotiques © rafcorni / histoire naturelle illustrée les plantes


Le statut des femmes Caraïbes n’est guère enviable. Non seulement elles s’occupent des enfants mais en plus elles portent tout et travaillent dans les champs de manioc, la base de l’alimentation de la population.

Les femmes et les hommes Caraïbes aiment danser. Les hommes apprécient aussi de jouer à la balle. Ils y mettent beaucoup d’entrain. "On dirait à les voir ainsi jouer qu’ils vont se rompre bras et jambes", s’amuse l’auteur du récit.
 

Retour à Dieppe

Le 11 février 1620, le capitaine Fleury reprend la mer et embarque marins et soldats sous la contrainte. L’équipage ne fait guère confiance à ce capitaine endetté qui ne pense qu’à refaire fortune. Ils décident de le prendre en otage au large du banc de Terre neuve, "le lieu où tous les Français vont pêcher la morue", pour le faire promettre de revenir en France.

L’expédition se termine le 10 septembre 1620 à Dieppe. De flibustiers, les marins et soldats du capitaine Fleury sont devenus des pirates sans foi ni loi. Jean-Pierre Moreau s’est passionné pour ce récit dont il parlera lors d’une conférence organisée le 12 avril prochain en Martinique à l’hôtel de la collectivité territoriale à Cluny.
 

"Le pirate gallois Sir Henry Morgan (1635-1688) (Morgan le flibustier) capture une jeune femme espagnole" © AFP


L’archéologue a vécu pendant de longues années avec cette histoire. Pendant qu’il cherchait les traces de l’auteur de ce récit, sans succès pour l’instant, il menait des recherches sur ses propres origines. Curieusement, il a découvert il y a peu de temps que son père n’était pas Guadeloupéen, comme il l’avait toujours cru, mais bien Martiniquais.