Jean-Luc Mélenchon en tête dans certains territoires d’Outre-mer, décryptage de Martial Foucault, politologue

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Martial Foucault, directeur du CEVIPOF et titulaire de la Chaire Outre-mer de Sciences Po
Martial Foucault, directeur du CEVIPOF et titulaire de la Chaire Outre-mer de Sciences Po. ©DR
Martial Foucault est politologue, professeur des universités et directeur du CEVIPOF, Le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CNRS), et titulaire de la Chaire Outre-mer à Sciences Po Paris. Il revient sur les résultats de Jean-Luc Mélenchon, arrivé en tête dans six territoires ultramarins lors du premier tour de l’élection présidentielle.

Troisième au niveau national, mais vainqueur dans les Outre-mer. Jean-Luc Mélenchon y a réalisé un “score considérable par rapport à 2012 et 2017. Il est très rare qu’un candidat obtienne ce genre de résultat dans un scrutin uninominal à deux tours”, remarque Martial Foucault, politologue. En effet, le candidat de La France Insoumise (LFI) est arrivé en tête en Guadeloupe avec 56,16 % des voix, en Martinique avec 53,10 %, en Guyane avec 50,59 %  et avec près de 40 % à La Réunion. Une première pour l'extrême-gauche. Le politologue analyse deux facteurs expliquant ce score inédit : “Dans les Antilles, et en Guyane, le vote pour Jean-Luc Mélenchon est lié à la colère sanitaire et la gestion de la crise Covid. Cela a rappelé de très mauvais souvenirs dans les Antilles du rôle de l’État en matière sanitaire. À La Réunion, c’est différent, on n’est pas sur une colère sanitaire mais sociale, suite au mouvement des gilets jaunes. Pour les électeurs, c’était le seul candidat crédible pour accéder au second tour.” 

Propos corroborés par Grégory, 24 ans. Le Guadeloupéen vit dans l’Hexagone et a voté pour le candidat Insoumis. 

Si Jean-Luc Mélenchon a eu de bons résultats c'est par forte opposition à Emmanuel Macron. A cela s'ajoute la manière dont s'est déroulée la gestion de la crise sanitaire et la répression pendant le mouvement social de contestation. Et surtout par ce que LFI s'est intéressé au fond des préoccupations quotidiennes : vie chère, CHU, problème d'eau... et ils ont porté ces sujets dans la scène politique et sur les réseaux sociaux.

Grégory, 24 ans

Pour le chercheur, la société ultramarine se divise en deux blocs. "Le premier, il est socialo-écologiste autour de Jean-Luc Mélenchon. Et un bloc libéral-social sur le plan économique incarné par Emmanuel Macron. Ce sont deux projets de société."

Un report de voix incertain

Marine Le Pen et Emmanuel Macron arrivent derrière dans ces territoires d’Outre-mer. Comment les électeurs mélenchonistes vont-ils alors reporter leurs voix ? Même si le candidat de La France Insoumise a martelé le soir du premier tour “qu’aucune voix ne doit aller à Madame Le Pen”, pour Martial Foucault, le report de voix est possible “si et seulement si le président de la République fait un geste très fort sur des propositions portées par Jean-Luc Mélenchon. Et je ne pense pas qu’Emmanuel Macron va revenir sur deux positions phares : la retraite à 65 ans [même s’il s’est dit ouvert à des négociations sur le sujet lors d’un déplacement de campagne lundi, ndlr] ou bien la conditionnalité du RSA. Tout va se jouer si le candidat d’En Marche va être capable de faire un geste soit sur le plan social de la redistribution, soit sur le plan écologiste. Et je rajouterais un point : est-ce qu’Emmanuel Macron est capable d’envoyer un message très clair dans l’entre-deux-tours… Si j’étais juriste je parlerais d’autonomie, mais vu que je suis politologue je parlerais de cet héritage historique de la France vis-à-vis des territoires ultramarins sur un passé colonial. Cela doit être à mon sens débattu plus nettement qu’il l’a été au cours de ce quinquennat.” 

Grégory votera pour le Président sortant au second tour : “Pour faire barrage à l'extrême droite, parce que le Rassemblement National c'est le racisme, c'est le refus de l'égalité entre les individus notamment avec la priorité nationale. Je pense aussi qu'il ne faut pas oublier le mépris qu'à l'extrême droite envers les territoires ultramarins aussi, c'est eux qui parlent d'assimilation à la culture française (et on pense pas aux cultures antillaises quand on dit ça...), qui estiment que la colonisation a été une bénédiction, qui refusent de discuter davantage des crimes contre l'humanité et de l'esclavage... Et ne pas se laisser séduire par des fausses préoccupations sur les Outre-mer qui sont exprimées. On n'y croit pas et surtout qu’en France hexagonale, le racisme tu le vivras concrètement aussi.”

Dix jours pour convaincre

Les électeurs abstentionnistes vont être très convoités par les candidats. En effet, 63 % des Guyanais ne se sont pas déplacés aux urnes dimanche 10 avril. Pour Martial Foucault : “Ils peuvent jouer un rôle énorme. Il y a des différences entre les territoires d’Outre-mer. Jusqu’à présent l’abstention en général profitait au Rassemblement National. Quels vont être les leaders d’opinion en Martinique, Guyane et à La Réunion qui pourront dire qu’entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, il y a un choix de valeurs à faire ? Et ce choix, on peut d’une certaine manière accepter que le candidat Macron ne va pas prendre tout le programme de Jean-Luc Mélenchon. Mais il y a un geste à faire et il sera le plus déterminant sur la candidature du président de la République que pour son adversaire.”

Malgré la non-qualification du candidat insoumis au second tour de l'élection présidentielle, Martial Foucault analyse un possible report de ces voix de gauche lors des élections législatives en juin prochain.