La musicologue Esther Eloidin analyse quatre siècles de chansons paillardes aux Antilles-Guyane

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Esther Eloidin
La musicologue Esther Eloidin ©DR

Dans un livre à paraître le 19 février, l’ethnomusicologue martiniquaise Esther Eloidin a étudié les chansons grivoises et paillardes des Antilles-Guyane, sur une durée de quatre siècles. Un travail considérable de recension et de retranscription.  

Que ce soit pendant le carnaval, lors de fêtes communales, de soirées entre amis, en famille, ou même lors de veillées mortuaires, la chanson paillarde aux Antilles-Guyane est une tradition bien ancrée dans le terreau social. Influencés par cette dernière, des artistes comme Francky Vincent ont d’ailleurs bâti leur carrière sur la culture grivoise, leurs chansons connaissant un grand succès dans l’Hexagone dès les années 70. De nos jours, le rap et le dance-hall antillo-guyanais ont très souvent recours à des allusions érotiques et sexuelles, parfois de manière très crue, grossières diront certains, mais elles étaient déjà en cours, moins explicitement il est vrai, dès le XVIIIe siècle.  

Doctorante en ethnomusicologie à l’Université des Antilles, la Martiniquaise Esther Eloidin publie ces jours-ci une importante étude consacrée à ces thèmes, intitulée "Quatre siècles de chansons grivoises et paillardes aux Antilles-Guyane", chez Caraïbéditions. Pour la première fois, ce livre rassemble et retranscrit en créole et en français une soixantaine de ces chansons, qui vont du XVIIIe en ce début de XXIe siècle. L’autrice analyse 14 contextes allant du berceau aux violences sexuelles, en passant par la tenue suggestive, l’hygiène intime, la drague, l’infidélité, la jalousie, la magie et la prostitution, entre autres. L’approche est à la fois historique et sociologique.

chansons grivoises antilles
©Caraïbéditions


L’émergence des chansons paillardes

"Parler de chansons paillardes antillaises apparaît comme une réinterprétation des concepts modernes d’une réalité anthropologique. Nous avons appris, grâce à nos enquêtes de terrain, que ce répertoire était chanté lors d’excursions en transports en commun ou lors de veillées mortuaires. Les rapports au corps et les façons de voir les relations humaines contribuaient à donner une dimension plus psychologique que divertissante à ce répertoire", écrit Esther Eloidin. La chercheure distingue plusieurs périodes pour étudier l’émergence des chansons paillardes : les périodes précoloniale et esclavagiste, post-esclavagiste, et de l’assimilation (1946 à 1980). C’est surtout lors de cette dernière que la majorité des thèmes grivois vont apparaître.

Les années 60 marquent la période de rébellion. Et les chansons paillardes commencent à voir le jour. Après 70, les jeunes Antillais, notamment ceux qui reviennent après les mouvements sociaux de 68 et bénéficient des nouvelles technologies, vont insérer le sexe cru dans les textes et dans les chansons.

Esther Eloidin

 

Tout bascule alors dans ces années 70 et 80, explique l’autrice. "On oublie l’allusif et le métaphorique. Les paroliers sont désormais attirés par tout ce qui peut choquer la société et transgresser les bonnes moeurs. La population antillo-guyanaise chante les choses crûment avec une autre perception de la vie". Cela se manifeste notamment par des termes et des jurons en créole se référant à l’anatomie de la femme et de la mère, dans des chansons obscènes écrites à l’occasion du carnaval. L’industrie pornographique bouleverse également les représentations, en introduisant de forts dysfonctionnements. "Avec l’apparition des bradjaks, vieilles voitures prêtes pour la casse, transformées et rénovées pour le carnaval, des images pornographiques commencent à affluer dans les vidés, défilés de milliers de carnavaliers qui suivent des orchestres de rues, des années 80 et 90."

Esther Eloidin s’avère plutôt pessimiste. Du grivois et du paillard, elle constate que, surtout concernant la jeunesse antillaise, il y a eu un passage "à une érotisation de la haine, de la violence et de l’humiliation", de même qu’une hyper-sexualisation des petites filles. Doit-on y voir "une manifestation d’une rupture culturelle qui exprime un rejet inconscient d’un système et une incapacité à comprendre ce qui se passe et à trouver des solutions ?" Pour elle en tout cas, "cela relève d’une forme très spécifique de l’aliénation qui gangrène la communauté antillo-guyanaise".

"Quatre siècles de chansons grivoises et paillardes aux Antilles-Guyane", par Esther Eloidin - Caraïbéditions, 328 pages, 25 euros. Sortie en librairie le 19 février.