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Lectures de vacances (1) : (re)lire "Ta mémoire, petit monde" du dramaturge et écrivain guadeloupéen Alain Foix

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Alain Foix
L'écrivain et metteur en scène guadeloupéen Alain Foix. ©DR
Chaque semaine, durant ces vacances qui débutent pour beaucoup, La1ere.fr vous proposera des ouvrages à lire ou à relire, et leurs auteurs à découvrir. Aujourd’hui, "Ta mémoire, petit monde" du dramaturge et écrivain guadeloupéen Alain Foix.
Ce livre, paru dans la collection "Haute enfance" des éditions Gallimard en 2005, est passé relativement inaperçu du public et de la critique. Et c’est pourtant un petit chef d’œuvre. Comme l’indique le titre de la collection, l’ouvrage parle de l’enfance de l’auteur. D’autres écrivains antillais qu’Alain Foix se sont prêtés au jeu, comme les Martiniquais Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, ainsi que le romancier guadeloupéen Daniel Maximin.  

Cependant Alain Foix nous livre ici une expérience unique, qui trouvera sans doute un écho chez de nombreux lecteurs ultramarins, celle d’un enfant du Bumidom (Bureau des migrations des départements d'Outre-mer), institution de sinistre mémoire pour certains, qui avait pour objectif de placer dans les années soixante des dizaines de milliers de Martiniquais et de Guadeloupéens, mais également des Guyanais et des Réunionnais, en "métropole" pour travailler, principalement dans des emplois non qualifiés.
 

Enfant du Bumidom

"C’est en regardant une vieille photo de ma mère et de son compagnon Aurèle mort d’un cancer de la prostate dû au chlordécone, que j’ai repris en mains 'Ta mémoire, petit monde', que j’ai dédié à ma mère et à toutes les mères créoles", confie Alain Foix à La1ere.fr quand on évoque son livre. "Mères courage qui souvent élèvent seules leurs enfants. Beaucoup d’entre elles se sont exilées dans le froid de la métropole, encouragées par le Bumidom pour offrir à leurs enfants un avenir meilleur. Puis s’en sont revenues vivre entre leurs parents le reste de leur âge, pour parodier Du Bellay, mais en laissant leurs enfants en métropole, séparés d’elles par l’immense océan. Ce fut mon cas. Douleur transatlantique jamais éteinte. J’ai laissé l’enfant que j’étais en Guadeloupe et il m’appelle toujours, le cœur serré, les larmes aux yeux."

"Ta mémoire, petit monde" est un livre émouvant, imprégné de finesse et porté par une admirable écriture. "Petit monde", c’est le narrateur, dit aussi "Lino l’Indien" à cause de ses cheveux lisses d’enfant. Un enfant, qui, en 1962, à l’âge de huit ans, prend le paquebot Colombie à Pointe-à-Pitre avec sa mère pour rejoindre l'Hexagone en plein hiver. L’excitation du voyage, mais aussi une déchirure, un choc, la découverte d’un autre monde. Ce sera Paris, puis Bondy en banlieue, où l’auteur réside toujours. Titulaire d’un doctorat en philosophie, il est aujourd’hui dramaturge, essayiste, directeur artistique (il a notamment dirigé la scène nationale de Guadeloupe) et metteur en scène de la compagnie Quai des Arts.
 

"Toucher à l’universel" 

"Lorsque les éditions Gallimard m’ont proposé d’écrire un livre sur mon enfance dans la très belle collection Haute enfance fréquentée par de grands écrivains comme Patrick Chamoiseau, je fus d’abord dubitatif. Je n’avais pas l’âge selon moi d’écrire mon autobiographie et cela me paraissait prétentieux. Mais en réfléchissant, je me suis dit qu’il y a de l’universel dans le particulier et tout dépend en fait de la forme adoptée. Mon enfance rejoint beaucoup d’enfances et beaucoup peuvent se retrouver dans mon histoire. En adoptant une forme poétique et non narcissique, je pouvais faire de ce récit d’enfance un récit d’enfances au pluriel. Toucher à l’universel des enfants qui sont en chacun de nous pour peu qu’on les écoute parler. L’enfant est le noyau de l’individu. La névrose vient aussi du fait qu’on oublie d’écouter sa parole", explique Alain Foix.

"Je relis ce livre et je me dis que c’est peut-être la plus belle chose et la plus vraie que j’aie jamais écrite. Et sa vérité vient au fil de l’écriture, de celle de l’écrivain qui comprend qu’il l’est devenu dans cette traversée transatlantique toujours recommencée, une navette de tapissier qui tisse sans cesse en allers-retours. Mais un tapis d’histoires jamais fini. Broderie de Pénélope d’une Odyssée toujours inachevée. Et ce fil-là qui est mon écriture, sans doute je le tiens de ma mère pourtant très peu lettrée. Merci maman."
 

Extrait

"Toujours captée par le grand hôpital, tôt levée, tard rentrée, et parfois de service toute la nuit. Le métro, l’autobus, les soucis. Elle apprenait à genoux le monde lisse, le monde droit. Des genoux douloureux et le dos malheureux et les mains déchirées. A genoux elle frottait, elle lavait, elle rinçait. Eau de javel, eau de vaisselle, mains plongées dans le chaud, dans le froid, dans l’acide, eaux usées, mains usées, jour et nuit, les trois huit. La vieillesse avançait dos courbé bien trop tôt, bien trop vite, bien trop vite. Mal aux reins, des urines, des déchets, des odeurs, l’ammoniac, des malheurs, la douleur, l’hôpital. Elle en était devenue une actrice, actrice noire comme toutes celles à quatre pattes qui frottaient le sol blanc, le sol lisse, l’écran plat d’horizon où leur vie défilait aussi propre, aussi nette, aussi vide que ces grands couloirs lisses. Et ses rêves défilaient sur le blanc bien brillant, bien mouillé de la sueur, et des larmes essuyées, de ces grands couloirs lisses. Linoléum blanc, tapis roulant frotté aux songes d’azur des belles créoles. Elle rêvait au rythme de sa main, carrelages blancs, éviers blancs, grands draps blancs, céramiques. Sans musique, astiquait une danse, drôle de danse, une souffrance, en silence, lancinante. Pour danser, elle disait « rimer reins ». Rimer reins rime à rien en pleurant en silence dans ces grands couloirs lisses. Trimer bien et les reins arrimés au parquet des pas lisses qui se glissent en silence dans ce blanc toujours blanc bien frotté, bien frotté, pas le corps, pas le sexe, pas les sens, pas l’amant, mais des rêves qui s’envolent, qui s’envolent. Elle rêvait le retour, la maison et l’amour, pourquoi pas ? Elle voulait se lever, s’élever, être droite et passer le concours, devenir aide-soignante, pourquoi pas, bien plus tard infirmière, pourquoi pas ?
Et un soir, mes dix ans à mon cou, je rentrais comme toujours de l’école en chipant une belle rose au parterre, et ma mère était là, ma barrière de corail. Je perçus dans ses yeux, dans sa voix, quelque chose d’insolite. Elle s’assit face à moi, me parla à voix basse, me faisant confident. Elle me dit son désir de passer le concours, me demanda pour la première fois, la toute première, de l’aider et ce mot me grandit d’un seul coup. J’appris l’orthographe et aussi la grammaire à ma mère si petite, si petite."

"Ta mémoire, petit monde", par Alain Foix – éditions Gallimard (collection Haute enfance), 170 pages, 12,50 euros.

Alain Foix est l’auteur de plusieurs biographies à succès. Citons parmi elles :
"Che Guevara", éditions Gallimard (Collection Folio biographies), mai 2015, 358 pages, 9 euros.
"Martin Luther King", éditions Gallimard (Folio biographies), octobre 2012, 307 pages, 8,10 euros.

Il est également le fondateur du Bazar Café, un lieu unique de rencontres littéraire et artistique à La Charité sur Loire. Le Festival des idées s’y déroulera les 5,6 et 7 juillet en collaboration avec notamment les journaux Alternatives économiques, L'Obs, Politis, Libération, et Mediapart.   
 
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