Les accusations de harcèlement et agressions sexuelles secouent Sciences Po, les étudiants ultramarins solidaires

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Sciences Po Paris
©Daniel THIERRY / Photononstop / Photononstop via AFP

Sur les réseaux sociaux, les récits de victimes d’agressions sexuelles et de harcèlement perpétrés au sein d'instituts d’études politiques se multiplient avec le mot clé “#sciencesporcs”. Témoignages d'élèves ultramarins de Sciences Po, solidaires de leurs camarades. 

“Tout le monde le savait”, “non, je n’ai pas été étonnée quand j’ai lu ces messages” ; “il était temps”. Voilà le constat dressé par les étudiants et étudiantes ultramarines de Sciences Po, interrogés au sujet du phénomène #sciencesporcs. Rendu populaire il y a quelques jours sur le réseau social Twitter, le mot clé a enregistré des milliers de témoignages d’étudiantes scolarisées dans plusieurs instituts politiques de France victimes d’agressions sexuelles et sexistes. 

Est-ce la parole qui se libère ou la société qui est enfin à leur écoute ? Quoi qu’il en soit, les témoignages dénonçant des faits de harcèlement ou d’agressions sexuelles et sexistes se multiplient sur les réseaux sociaux. Notamment depuis la vague de témoignages relatifs à "#MeToo ou “#Balancetonporc” et plus récemment depuis la publication de l'ouvrage Familia grande de Camille Kouchner, où l’auteure dénonce l’inceste dont son frère jumeau a été victime de la part de leur beau-père, l’universitaire Olivier Duhamel, anciennement intervenant à… Sciences Po. Directeur de l'IEP parisien depuis huit ans, Frédéric Mion, proche d'Olivier Duhamel, a d'ailleurs présenté sa démission le 9 février. Un retrait qui intervient à la suite d'un rapport interne pointant  "des erreurs de jugement, dans le traitement des allégations dont j'avais eu communication en 2018", a indiqué Frédéric Mion dans un communiqué. 


Avec le hashtag #sciencesporcs,  les récits de victimes de violences sexuelles et sexistes se multiplient. En l’espace d’une soirée, des milliers de messages sont postés et relayés en guise de soutien. Des messages qui relatent des agressions commises pendant un cursus au sein d’un institut d’études politiques à Paris, Lille, Grenoble, Strasbourg, Lyon ou encore Rennes. Étudiante à Sciences Po Toulouse depuis cinq ans, la Réunionnaise Léa Mazuy reconnaît que "Sciences Po est une grande école. Mais ça reste un reflet de la société. Et comme partout, malheureusement, il y a des agresseurs en mesure d’agir impunément. Mais on n’avait aucune idée de l’ampleur ni de la gravité de ces agressions”, explique l’étudiante en deuxième année de master conseil et expertise de l’action publique.

“Faites ce que je dis, pas ce que je fais” 

Les IEP sont des endroits où la parole est relativement libre et les étudiants en mesure de formuler leurs pensées et leur vécu", explique Jules Rivière(*), élève en master de droit à Sciences Po Paris. Originaire de La Réunion, il indique qu'il “y avait déjà eu au sein des groupes d'étudiants de Sciences Po Paris et du campus en province des témoignages d'agressions sexuelles. Mais ils restaient limités au sein de l'école. Cette fois, l'ampleur est plus large grâce au hashtag public”, achève Jules.

Ces révélations mettent en lumière un climat relativement hostile au sein des instituts d’études politiques. Ces mêmes établissements vantés pour être au fait des phénomènes de société, susciter des vocations et dispenser des formations prestigieuses. “Sciences Po est un entre-soi absolu. On parle de féminisme, de discriminations et on est quand même éveillés sur pas mal de sujets sociétaux”, déclare Léa Mazuy. 

Et c’est pourtant cette même institution qui est aujourd’hui pointée du doigt par certains étudiants qui lui reprochent son inaction et d’encourager une certaine omerta. “Le hashtag #sciencesporcs a mis en avant la protection des agresseurs par les écoles. Peut-être pour protéger la réputation de l'établissement et éviter la mauvaise publicité ou parce que les agresseurs ont des connexions fortes et peuvent les utiliser comme moyen de pression. Dans les grandes écoles, beaucoup d'étudiants sont issus de grandes familles. Ils savent qu'ils seront toujours protégés. Le cycle de l'impunité continue”, affirme Jules Rivière. “C’est très “faites ce que je dis, pas ce que je fais” et c’est vraiment ce qui est reproché à la “marque” Sciences Po et aux IEP en général”, ajoute sa camarade Léa. 

Les soirées étudiantes pointées du doigt

Si la plupart des messages font état d’accusations graves, les élèves ultramarins interrogés parlent surtout d’un climat totalement désinhibé, où tout, ou presque, est lié à la sexualité des tiers. “Je me souviens pendant les premières années à Sciences Po, les promotions plus anciennes évoquaient avec fierté leurs prouesses sexuelles. Il y avait même un tableau de points qui circulait avec un nombre de points pour certaines actions. Un baiser valait un point, un rapport sexuel, cinq”, raconte Jules, qui précise que tout se passait “dans un esprit bon enfant”. “Mais filles comme garçons, nous étions encouragés à multiplier les expériences. Il y a donc une certaine pression autour du sexe, ce qui pousse certains à forcer leur partenaire pour prouver qu'ils sont capables de coucher”.

Comme pour la plupart des étudiants, les études supérieures sont synonymes de soirées, et socialisation. Parmi les témoignages publiés sur les réseaux sociaux, de nombreuses victimes présumées indiquent avoir été agressées lors de soirées étudiantes. “C’est un lieu de socialisation qui positionne les étudiants dans l’espace social. Tu rajoutes à ça de l’alcool et des débordements sont assurés. Le problème c’est aussi qu’on ne sait pas comment réagir quand on est témoin ou qu’on nous rapporte des faits”.

Mathilde Lebon partage elle aussi ce point de vue. “La question du consentement n’est même plus posée”, explique la jeune réunionnaise. Elle raconte notamment avoir été embrassée de force par un garçon qu’elle ne connaissait pas lors d’une de ces soirées étudiantes. Elle avait alors 19 ans. “Dans ces soirées, c’est un peu comme si tout était permis. Certains garçons se donnent pour mission de conclure avec le plus de monde possible et parfois ça dérape”.

Un travail de prévention de longue haleine  

Grâce à cet élan de révélations, les étudiants de Sciences Po espèrent une prise de conscience générale de la part de l’administration et la mise en place de mesures pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes. Prévention, sensibilisation aux violences sexuelles et sexistes… Le chantier est vaste. Léa Mazuy, bientôt diplômée, se dit “optimiste” quant aux futures promotions qu’elle voit engagées et mobilisées pour ces questions.  “Il faut absolument qu’on puisse se servir de cette libération de la parole pour lever l’omerta. Au vu des témoignages, ça incitera les écoles à agir en amont auprès des étudiants. C’est vraiment une question cruciale de sensibilisation et de mobilisation”. 

Je salue l'initiative du hashtag parce que c'est un bon début”, affirme Jules, qui doute cependant de l’impact durable de ce dernier. “C'est un effet de mode et dans quelques jours on passera à une autre mode sans proposer de solutions concrètes”, déplore le futur juriste. Pour Mathilde Lebon, “tant que les solidarités masculines perdureront, celles qui consistent à ne pas dénoncer les agresseurs lorsqu’ils agressent, le problème ne pourra être réglé”.

Pour l'heure, une seule élève de Sceinces Po a déposé une plainte pour viol après les révélations. En réponse aux nombreux témoignages dénonçant les violences sexuelles et sexistes au sein de Sciences Po, la ministre en charge de la Citoyenneté Marlène Schiappa a apporté son “plein soutien aux étudiantes victimes de viols qui dénoncent les faits courageusement”. Elle a tenu à rappeler que la plateforme numérique arretonslesviolences.gouv.fr était disponible 24h/24 et 7j/J pour accompagner les victimes si elles souhaitent porter plainte. La ministre de l'Enseignement supérieur Frédérique Vidal et  la ministre à l'Egalité femmes hommes Elisabeth Moreno vont, quant à elles, rencontrer les directeurs des IEP pour tout mettre "en oeuvre pour protéger nos étudiantes et nos étudiants des violences sexuelles et sexistes". 

 

(*nom d’emprunt)