Livre : "Résister à 20 ans", l’engagement contemporain des Compagnons de la Libération

livres
De gaulle Ordre le libération
30 juin 1944 à Marcianise en Italie, le Général de Gaulle s'apprête à décorer Jean Tranape ©Musée de l'Ordre de la libération
Henri Weill publie aux éditions Privat une nouvelle épopée des Compagnons de la Libération. Parmi ces hommes (de la France libre ou Résistance) engagés derrière le Général de Gaulle, il y avait dix Calédoniens, dont Jean Tranape. D’autres, comme André Salvat, ont encadré le Bataillon du Pacifique.

Sur les 1 038 Compagnons de la Libération, 20 sont nés dans les Outre-mer contemporains, c'est-à-dire les départements et territoires d'aujourd'hui. Dix sont Calédoniens : Marcel Kollen (tué en Rotonda Signali en Libye en juin 1942, lors de la bataille de Bir-Hakeim), Raymond Perraud, Charles Porcheron, Georges Le Carrour (tous les trois tués à la Moranne près de Toulon en août 1944), Jean Tranape, Auguste Bénébig, André Gallas, Jean Lejeune, Jean Charles Bellec, René Pètre, les quatre premiers nommés ont reçu la décoration la croix de la Libération à titre posthume.

Outre-mer la 1ère : Pourquoi avoir réécrit 16 ans plus tard un nouvel opus sur les Compagnons de la Libération ?

Henri Weill : Le sujet est très riche. Un historien pourrait consacrer une vie de recherche aux 1 038 Compagnons. Aujourd’hui, un seul est encore en vie, Hubert Germain. Il est le symbole de ces hommes et ces femmes engagés très tôt dans le refus de la défaite et de l’armistice.

En novembre dernier, nous avons convenu avec mon éditeur Privat qu’un tel ouvrage mériterait d’être réédité tant cette valeur d’engagement est présente dans le discours public. Le livre a ainsi été réactualisé et augmenté, avec un nouveau titre.

Outre-mer la 1ère : Ce livre est un peu à leur image, sobre, sans trop d’iconographies et de photos. Vous l'avez voulu ainsi ?

Nous avons privilégié le témoignage. Les mots utilisés par les Compagnons sont forts, suffisants, efficaces, tant les histoires de ces hommes sont hors norme.
 

Ce livre est totalement d’actualité parce qu’on parle beaucoup au quotidien, dans le discours public, de la notion d’engagement. Le comportement de ces hommes et de ces femmes en 1940 est totalement contemporain.

Henri Weill, journaliste et historien

 

Résister a 20 ans
©DR


Outre-mer la 1ère : Parlons de ces témoignages, vous avez connu Jean Tranape, quel genre de personnage était-il ? Car on a souvent tendance à croire que ces Compagnons de la Libération étaient de fantastiques héros hors normes.

Henri Weill : Jean Tranape était un homme humble, discret et délicat dans ses propos. Il fallait le pousser pour qu’il raconte sa guerre, c’était un peu l’archétype des Compagnons de la Libération que je côtoie depuis le début des années 2000. C’est vrai que ces hommes et ces femmes qui ont décidé individuellement dès juin 1940 de faire quelque chose, de continuer à se battre, étaient d’une exquise modestie. Ne jamais se mettre en avant, c’était leur crédo, une sorte de comportement éthique. Jean Tranape était de ceux-là.

Outre-mer la 1ère : Ce qui est magnifique c’est l'engagement de ces jeunes adultes de Nouvelle-Calédonie ou de Polynésie pour un pays qu'ils n'avaient pas connu. La France c'était dans leur livre d'histoire ou dans le cours de géographie, Louis XIV, Napoléon, les Alpes ou les fleuves Français…. Ils sont allés se battre pour cette France qu'ils avaient peut-être idéalisée ?

Henri Weill : C'est vrai qu’ils l’ont peut-être idéalisée, parce que 16 000 kilomètres séparent la métropole de la Nouvelle-Calédonie. Jean Tranape, lui, en juin 1940 n’a que 21 ans, il aura 22 ans en décembre et il choisit, comme un certain nombre de Calédoniens, de s'engager au sein du Bataillon du Pacifique. Il a juste considéré que c’était son devoir.

On voit pendant l’été, le 20 juillet, les Nouvelles-Hébrides (Vanuatu) choisir avec le gouverneur  Sautot le camp de la France Libre, le 2 septembre la Polynésie (qui s'appelait alors les établissements Français d’Océanie) et le 19 la Nouvelle-Calédonie. A partir de là, effectivement le mouvement s'est amorcé, le Bataillon du Pacifique a été créé et puis des hommes se sont portés volontaires pour participer au combat destiné à essayer de libérer la France.

Outre-mer la 1ère : 600 d’entre eux sont partis sous les ordres commandant Broche, Calédoniens, Polynésiens et néo-Hébridais, est-ce que les Compagnons du Bataillon du Pacifique que vous avez rencontrés vous ont raconté leurs combats ?

Henri Weill : Oui bien sûr et tous les hommes qui ont participé à ces combats, qui ont amené la Libération, ont vu des camarades mourir. Mais que fait-on au moment où son copain, son ami meurt à ses côtés ? On poursuit le combat pour essayer de sauver sa peau, c'est la réaction immédiate, instinctive.

50 ou 70 ans après, Jean Tranape, comme les autres titulaires de la croix de la Libération, restait un homme très pudique. Il ne commentait pas ces instants douloureux mais on sentait le souvenir très présent, il affleurait, les larmes n'étaient pas loin. 
Autre caractéristique des Compagnons de la Libération : ils ont vécu une jeunesse et une fin d'adolescence différente de celle que nous avons, nous, pu vivre. Ils ont été marqués durablement et définitivement. Si longtemps après, ces douleurs sont toujours présentes, des douleurs intérieures, intimes, et les mots ne les expriment pas, c'est le silence qui le fait.

Résister a 20 ans
Jean Tranape vient de recevoir la Croix de la Libération, il porte le fanion du Bataillon d'Infanterie de Marine du Pacifique ©Musée de l'Ordre de la Libération

 

Outre-mer la 1ère : Jean Tranape a reçu la croix de la Libération de son vivant en 1944, des mains mêmes du général de Gaulle. Ce moment a été immortalisé, la photo est connue, est-ce qu'il vous l’a raconté ?

Henri Weill : Jean Tranape se limitait à me dire " Tu sais, au cours de cette guerre, j'ai fait mon devoir et j'ai eu la baraka ". Et il y a un autre sentiment qu'il éprouvait, comme un malaise. Quand tous ces hommes qui se sont battus rentrent quelques mois après la fin du conflit en Calédonie, personne ne les attend.
 

Aujourd'hui, on dit que ce sont tous des héros, mais aucun de ces hommes n’a revendiqué cette étiquette, surtout pas. D'abord qu'est-ce que c'est un héros ?  Ces hommes considèrent qu’à cette époque-là, on avait besoin d'eux, qu’ils ont répondu et ont fait leur devoir.

Henri Weill, journaliste et historien

 

Outre-mer la 1ère : Dans ce livre vous parlez aussi d’André Salvat qui lui a intégré le Bataillon Pacifique lorsqu'il est sorti de son école d’aspirant en Lybie. Il avait sous ses ordres les Tahitiens du bataillon, il vous a parlé de ces soldats lui qui était un peu devenu leur Metua (chef en Polynésien) ?

Henri Weill : C'était le chef de section alors comme dans toute armée le chef on le suit, on a confiance en lui et il faut que celui-ci se montre à la hauteur. André Salvat, que j'avais rencontré à Perpignan, m'avait raconté qu’il avait été marqué par ce commandement. Lui, c’est un ancien du régiment d'infanterie coloniale qui refusé de suivre les ordres de Vichy, est parti en Palestine, a rejoint les Anglais en Égypte puis après a intégré la France libre.  

Cette période de 2 ans au cours de laquelle il a commandé des Tahitiens au sein du bataillon du Pacifique,  fut un moment extrêmement formateur de sa carrière. Il en parlait avec les larmes dans les yeux parce que ça a beaucoup compté pour lui et surtout il a beaucoup aimé « ses » Tahitiens. Ils le lui rendaient avec la confiance qu’ils mettaient dans ce jeune « Popa » pour les commander et ils étaient disponibles pour lui.

Résister a 20 ans
André Salvat, Jean-Charles Bellec (en visée) et Raymond Perraud lors d'un exercice de DCA en Egypte en septembre 1942 ©Musée de l'Ordre de la Libération

 

Outre-mer la 1ère : Est-ce qu'ils ont tous tenu le même discours ?

Henri Weill : Oui globalement, ils ont rassemblé leurs souvenirs et puis ils ont raconté ce qui me paraissait intéressant, notamment dans cette période déterminante, l'heure du choix.
Beaucoup de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes entendent à la mi-juin 1940 (le 17) le maréchal Pétain qui annonce avoir demandé aux autorités allemandes les conditions d'un armistice.

A partir de ce moment-là beaucoup d’entre eux se disent « ce n'est pas possible, il faut faire quelque chose ». Tout tient en ces quelques mots, faire quelque chose alors que les conditions n’étaient évidemment pas favorables, ces hommes se sont engagés, beaucoup ont payé cet engagement de leur vie, au prix de leur sang.
Quand on parle des Compagnons, sur les 1038, 271 ont reçu la décoration à titre posthume.

Ces combattants des Forces Françaises Libres me parlaient souvent des pauses entre deux combats, de leurs distractions, de leur liberté. Ils allaient au restaurant et vivaient presque normalement.
Alors que ceux qui étaient résistants en France pouvaient être pourchassés, arrêtés, torturés, 24 h sur 24. Beaucoup de ces compagnons, et Hubert Germain lui-même me l’a dit :

Nous effectivement, avons donné et peut être sacrifié une partie de notre jeunesse pour la France, mais ce n’est pas nous qui avons pris le plus grand risque, ce sont ceux de la résistance intérieure. "

C'est par courtoisie et humilité qu'il dit cela évidemment, parce que les risques étaient les mêmes –perdre la vie- mais c'est vrai qu’en France métropolitaine, la Gestapo et ses supplétifs français n’avaient de cesse de détruire.

Outre-mer la 1ère : Résister à c'était à 20 ans c'est un titre symbolique car ces gens-là pourtant était originaire de milieux différents.  Cela allait de l'ouvrier au paysan, du cadre, du lycéen, de l'étudiant au jeune militaire….

Henri Weill : C'est caractéristique de cet engagement comme celui de ces légionnaires de la 13e Demi-brigade de la Légion étrangère, que j’évoque dans un de mes livres précédents. Après avoir gagné les combats de Narvik, en Norvège au printemps 1940, la situation est tellement mauvaise en France que ces hommes sont rapatriés et doivent quitter la Scandinavie.
Ils vont tout d’abord en Bretagne, mais la situation militaire se détériorant on les envoie en Angleterre et là, en juin 1940 l'heure du choix se pose.


La 13e demi-brigade de Légion étrangère compte 1619 hommes. 900 d’entre eux, des officiers, sous-officiers et des légionnaires décident de suivre le général de Gaulle.
Certains sont mariés, notamment des officiers, leurs femme et leurs enfants sont au Maroc (fidèle dans un premier temps à Vichy). Ces proches seront des parias parce que leur papa ou leur mari est considéré comme un traître. Il faut assumer cette condition et quand vous êtes officier, que vous avez fait Saint-Cyr et qu'on vous a appris l'obéissance comme vertu cardinale.
 

Que veulent dire ces hommes ont choisissant le général de Gaulle ? On désobéit au nom de l'honneur ! L'honneur a une signification extrêmement forte et explique beaucoup de choses dans leur comportement et leur choix.

Henri Weill, journaliste et historien

 

Résister a 20 ans
Hubert Germain le der des der ©Ordre de la Libération


Outre-ler la 1ère : Comme celui du dernier survivant de ces Compagnons Hubert Germain, quels sont les mots forts que vous retenez de votre rendez-vous avec lui ?

Henri Weill : Lorsqu'il a quitté Bordeaux avec deux de ses amis, il ma expliqué qu’à ce moment-là s’était posé à son esprit un double problème, la passion ou la raison et c’est la passion qui a dominé. Plus tard à Londres, il rencontre le Général de Gaulle, il se présente à lui avec d’autres camarades en lui parlant du lycée Montaigne et de sa préparation pour le concours de l’Ecole navale. De Gaulle leur dit "Je vais avoir besoin de vous".

Racontant ce souvenir Hubert Germain dit malicieusement : "Quand vous avez 19 ans et qu’un homme qui a pris les affaires de la nation en main vous demande ça, vous vous dites qu’avec De Gaulle, Churchill et moi on allait gagner la guerre… " En évoquant également cette guerre et Bir-Hakeim, il résumait ce que fut son engagement : "Tu y vas, tu te fous éperdument de ce qui va arriver, mais tu y vas."

La Marine Nationale honore les Compagnons de la Libération originaires d’outre-merCommandés en 2019 pour une livraison entre 2023 et 2026,  6 patrouilleurs de la Marine Nationale porteront le nom de 6 compagnons de la Libération, originaires d’outre-mer, le premier d’entre eux portera le nom d’August Bénébig en 2023, puis suivra le Jean Tranape. En Polynésie le Teriieroo a Teriierooiterai et le Philippe Bernardino. A la Réunion l’Auguste Techer et le Félix Eboué.