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Le président Jovenel Moïse au coeur d'un "stratagème de détournements de fonds", selon la justice haïtienne

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Jovenel Moïse, lors de son investiture au Palais national, le 7 février 2017 à Port-au-Prince. ©HECTOR RETAMAL/AFP
Le président haïtien Jovenel Moïse est accusé d'être au coeur d'un "stratagème de détournement de fonds" par la Cour supérieure des comptes qui a rendu vendredi un rapport de plus de 600 pages sur la mauvaise gestion de l'aide reçue du Venezuela.
Les juges haïtiens ont découvert qu'en 2014 pour le même chantier de réhabilitation de route, l'État a signé deux contrats avec deux entreprises aux noms distincts, Agritrans et Betexs, mais qui partagent notamment le même matricule fiscal et le même personnel technique.
           

"Collusion et favoritisme"

Avant son arrivée au pouvoir en 2017, Jovenel Moïse était à la tête de l'entreprise Agritrans, laquelle a reçu plus de 33 millions de gourdes (plus de 700.000 dollars américains, au taux de l'époque) pour ce projet routier alors que son activité consistait à de la production bananière. "Les deux entreprises ont réalisé distinctement les mêmes ouvrages aux mêmes dates" révèle le rapport de la Cour qui conclut qu'il s'agit "ni plus ni moins qu'un stratagème de détournement de fonds".
           
"L'état de ce tronçon de route suscite des questionnements et démontre qu'il y a un décalage énorme entre les sommes dépensées et la réalité des travaux qui auraient été effectuées" relate le rapport des juges après leur visite de terrain.
 

Pour ce chantier, l'entreprise de l'actuel président avait par ailleurs reçu une avance de fonds près de deux mois avant la signature du contrat, ce qui fait aujourd'hui dire aux magistrats "qu'il y a eu collusion, favoritisme et détournements de fonds".

           

Boîte de Pandore

Cette "découverte troublante" comme l'ont qualifié les juges n'est qu'une des centaines d'irrégularités relevées dans l'analyse des projets lancés au cours de la dernière décennie par l'Etat haïtien et financés par le fonds dit "Petrocaribe". Dépassements non justifiés des budgets, supervisions complaisantes, fraudes fiscales... Les magistrats ont ouvert la boîte de Pandore de la corruption haïtienne et aucune administration n'est épargnée.
           
Entre 2008 et 2018, Haïti a bénéficié du programme Petrocaribe, mis en place à l'initiative de l'ancien président vénézuélien Hugo Chavez, qui a permis à plusieurs pays d'Amérique latine et des Caraïbes d'acquérir des produits pétroliers à un prix avantageux. Toujours perçu comme source de gaspillage et de corruption, ce fonds a déjà donné lieu, en 2016 et 2017, à deux enquêtes sénatoriales. Depuis l'été 2018, le mouvement citoyen "Petrocaribe Challenge" a multiplié les manifestations à travers le pays, poussant la Cour supérieure des comptes à lancer son audit.
           

"Gaspillage"

"Tout ce gaspillage a été orchestré au nom de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, au détriment des populations les plus vulnérables censées être les bénéficiaires du programme" dénonce le rapport en évoquant les dizaines de milliers de bénéficiaires fictifs qui figurent sur les listes du Fonds d'assistance économique et sociale (FAES). Plus de 60% de la population haïtienne vit encore sous le seuil de pauvreté et l'insécurité alimentaire menace aujourd'hui 2.6 des 11 millions d'habitants.
           
Face à ces urgences humanitaires, les juges de la Cour des comptes regrettent que le FAES ait "effectué de nombreuses dépenses exorbitantes et extravagantes sans lien direct avec les objectifs du programme. Par exemple, certaines dépenses sont relatives à l'organisation des festivités carnavalesques".

En conclusion, la Cour des comptes dit regretter "qu'aucune préoccupation sur les générations futures n'(ait) été prise en compte dans la mise en oeuvre de ces projets" alors que le remboursement de la dette au Venezuela leur incombera. Plus de la moitié de la population haïtienne a moins de 20 ans et dès vendredi soir, plusieurs groupes de jeunes citoyens surnommés "PetroCaribe challengers" ont commencé à analyser les 600 pages du rapport, en appelant à l'ouverture d'un large procès Petrocaribe.
 
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