Le romancier guadeloupéen TiMalo poursuit sa série fantastique en créole avec "Channda", la suite de "Dyablès" [Interview]

L'écrivain et artiste guadeloupéen TiMalo
Avec "Channda", quatre ans après son premier roman "Dyablès", l’écrivain TiMalo poursuit une saga fantastique en créole, consacrée à l’émancipation des femmes guadeloupéennes et qui se lit comme un thriller.
Après le succès de "Dyablès", les lecteurs créolophones seront heureux d’apprendre que la suite très attendue de ce roman de TiMalo arrive ce mois-ci avec "Channda". Une fiction construite sur l’histoire de l’émancipation des femmes en Guadeloupe et de leur lutte contre les violences machistes qui font toujours de nombreuses victimes. Publication qui tombe à point en pleine mobilisation contre les féminicides en France. Channda est aussi une œuvre où l’auteur se réapproprie la langue créole pour la magnifier avec brio sur le plan littéraire. Le roman sera en vente en ligne à partir du 9 septembre sur le site de TiMalo, et en librairie dès le mois d’octobre. Entretien avec l’auteur.

Pouvez-vous rappeller qui sont ces "dyablès" de votre précédent roman, et quelle est la trame de "Channda", sans tout dévoiler bien entendu ?
TiMalo :
Sans doute révoltées des souffrances infligées par leur conjoint, des femmes retournent la violence et la déshumanisation contre leurs agresseurs. Elles ne sont pas sans rappeler la figure mythique de "Ladyablès", femme envoutante auxiliaire du démon, qui cache habilement son pied de bouc et fait disparaître les hommes qui se laissent séduire. Dès le début de "Dyablès", Émil, homme pourtant bien charpenté, tente de fuir devant son épouse Sara, mais en vain. Elle s'empare de lui et s'enfuit dans la montagne. Là, d'autres femmes ont déjà investi les lieux. Elles se sont organisées dans une salutaire autarcie qui n'est pas exempte d'ordre et de rigueur. Sara y croisera donc d'autres de ces "dyablès" contemporaines dont la souffrance est parfois encore à fleur de peau.
"Channda" suit la trajectoire de Sara et ses nouvelles rencontres, ainsi que sa tentative de se faire une place dans ce nouvel espace. Cependant aura-t-elle suffisamment de points communs avec ses prédécesseurs pour trouver à s'intégrer ? Ou est-ce que les différences de point de vue sont trop fortes pour être compatibles ? Ces questions sont au coeur de l'intrigue du roman. En filigrane de cette aventure, l'oeuvre raconte une émancipation de femmes face aux conventions sociales. Il développe les points de vue divergents sur les questions de l'engagement et de l'altruisme. Enfin, il nous invite à redéfinir le rapport homme-femme, à formuler de nouvelles ambitions pour cette dernière et questionne la place de cette relation dans nos sociétés.
 

En ce qui me concerne je crois que la véritable force c'est celle qui sert à maîtriser ses émotions. La véritable autorité c'est celle du juste et de la compétence. Le véritable respect se gagne par l'intégrité. 


Justement, à l'heure d'une forte mobilisation contre les féminicides en France, quel est votre avis sur la situation en Guadeloupe ?
Lors de sa récente visite au centre d'appel chargé d'écouter les femmes victimes de violences, le président de la République française a lui-même été témoin des dysfonctionnements structurels dans le dispositif visant à prendre en compte la parole des femmes et éviter les féminicides. J'ose espérer qu'il mesure l'ampleur de la responsabilité des pouvoirs publics. En tant qu'artiste, il m'apparaît qu'un autre engagement doit venir s'ajouter à celui au combien important de la protection des femmes. Je veux parler de celui de transformation de la société. Je souhaite que nous allions vers un monde où chacun comprenne qu'il n'est pas permis de contraindre l'autre à sa volonté, qu'il existe d'autres moyens d'exprimer sa frustration, son désaccord, sa colère que celui d'exercer une violence sur autrui.
Il me semble que les ressorts culturels doivent être interrogés en la matière. Dans cette perspective la littérature, en invitant à vivre une situation hypothétique, offre la possibilité au lecteur de s'interroger : me serais-je comporté comme tel ou tel personnage, si j'étais à sa place ?
 
En ce qui me concerne je crois que la véritable force c'est celle qui sert à maîtriser ses émotions. La véritable autorité c'est celle du juste et de la compétence. Le véritable respect se gagne par l'intégrité. Nul ne peut nier que la Guadeloupe a connu essentiellement la brutalité, l'iniquité et la fourberie depuis que les Européens y ont posé les pieds. Je peux comprendre le désespoir de certains qui sont tenté de croire qu'elle est condamnée à reproduire ce qu'elle a connu, comme si la chose nous était consubstantielle. Mais nous sommes des personnes, pas des objets, nous pouvons donc de nous-même changer la trajectoire sur laquelle nous avons été lancés malgré nous. Il y aussi quelque chose de Guadeloupéen, de Caribéen, à refuser les dés du sort.
 

Ma conviction profonde est que la transformation de la société guadeloupéenne ne peut pas se faire uniquement entre francophones, le créole doit prendre sa pleine part. Ceux dont c'est la langue première doivent pouvoir dire leurs envies, leurs souhaits, leurs souffrances, leurs élégances et leur beauté. J'écris des romans aussi pour qu'ils prennent conscience non seulement de la valeur de leur langue, mais de l'importance de leur parole. 


Le créole comme vecteur d'émancipation politique ? D'où l'utilisation de cette langue dans vos livres ?
En quelque sorte. Mais ma démarche n'est pas de faire de la langue un étendard. Il ne s'agit pas de brandir des romans pour "en remontrer", ni pour défendre une langue créole "en vergette, qui n'a point encore fleuri" pour paraphraser Du Bellay. Il n'est pas non plus drapeau à planter sur un territoire identitaire duquel il faudrait en bouter les envahisseurs. Il s'agit pour moi non pas tant de défendre un droit à s'exprimer, que de le faire tout simplement.
Et en m'exprimant, j'incarne à la fois les possibilités, le droit, je plaisir, la jubilation que chaque être humain jouissant de l'héritage que ses ancêtres lui ont laissé, peut ressentir. En écrivant, je manifeste notre capacité à créer, imaginer, rêver un monde autre. Comme partout ailleurs des hommes et des femmes, semblables à nous, le font déjà. En fabriquant mes histoires, j'accepte que ma petite lucarne sur le monde offre un point de vue précieux sur l'humanité. Mais surtout j'invite les Guadeloupéens, comme le font déjà tous les autres sur cette planète, à dire, à se dire. La langue est belle quand la parole est sincère, la langue est riche quand elle se donne et nous sommes plus riches encore quand nous partageons. Quelle que soit la langue que nous utilisons. Le créole, au même titre que les autres.
Comprenons-nous bien : je suis conscient du luxe qu'il m'est donné de ne pas avoir à lutter pour des choses qui semblent aujourd'hui élémentaires. Je sais ce que je dois aux militants qui m'ont précédé. Je sais leur combat pour me fournir des outils précieux pour la rédaction, la compréhension, la poésie du créole. Mais je dis que leur réussite est dans le respect de la langue, la légitimité de leur souffrance réside dans notre liberté à l'utiliser partout, leur honneur est selon moi chaque fois restitué quand nous déclamons un texte en créole, poème, théâtre, chanson ou extrait de roman.