Statues de Schœlcher brisées en Martinique : réflexion avec deux spécialistes de l’esclavage

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Statue détruite à Fort-de-France
Statue détruite à Fort-de-France ©Claude Gratien
Les activistes à l'origine de la destruction des statutes de Victor Schoelcher dénoncent le schoelchérisme. Françoise Vergès et Marcel Dorigny, anciens membres du Comité pour la Mémoire de l’Esclavage analysent avec nous les reproches faits à Schœlcher.
"Nous en avons assez, nous, jeunes Martiniquais, d’être entourés de symboles qui nous insultent". C’est en ces termes que des jeunes filles revendiquent dans une vidéo, la destruction, le 22 mai dernier, de deux statues de Victor Schœlcher, en Martinique. Le jour de la célébration de l’abolition de l’esclavage dans l’île.
  

Des actes largement condamnés par la classe politique

Parmi les intellectuels les positions sont plus partagées. Françoise Vergès, elle, se dit même "gênée" par les "condamnations automatiques". L’ancienne présidente du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage souhaite qu’on entende d’abord les raisons des auteures.

Des actions contre les statues que réprouve, en revanche, Marcel Dorigny, lui aussi ancien membre du comité, qui les attribue à "un militantisme de l’ignorance". 

De fait, ces actes ne sont qu’un cran de plus dans une critique déjà ancienne de Schœlcher et plus généralement du "schoelchérisme". Des statues de celui qui fut à l’origine du décret qui avait aboli l’esclavage en 1848, ont, par exemple, été taguées à plusieurs reprises dans le passé.
 

L’indemnisation des anciens maîtres d’esclaves, une tâche sur l’abolition ?

Parmi les reproches adressés à Victor Schœlcher par ses détracteurs, celui d’avoir été favorable à l’indemnisation des anciens maîtres des esclaves (alors que les esclaves affranchis n’ont rien reçu). Une indemnisation qui figurait dans le décret et aurait permis aux descendants des maîtres, les békés, de garder jusqu’à présent un pouvoir sur l’économie et la société insulaires. Une sorte de maintien du statut colonial.

"Que vient faire Schœlcher dans ce débat contemporain ?", s’interroge Marcel Dorigny :

L'histoire ne peut être travestie, l’indemnisation des maîtres a été décrétée en avril 1849, soit après le tournant conservateur radical de la Seconde République… aboutissant tout naturellement à l’élection d’une assemblée législative ultra conservatrice. A ce moment Schœlcher n’était plus au gouvernement, …Il est donc totalement erroné de transformer l’abolitionniste Schœlcher en "père de l’indemnité" en faveur des maîtres.


Françoise Vergès ne dit pas l’inverse. Elle doute cependant que l’opposition de Schœlcher à cette indemnisation ait été "formidable".

De toutes façons, cela semble avoir été la norme à l’époque. Comme le rappelle Marcel Dorigny, l’indemnisation des propriétaires d’esclaves a été pratiquée dans toutes les procédures d’abolition, à deux exceptions près : l’abolition révolutionnaire française de 1794 (première abolition annulée ensuite par Bonaparte), et celle de 1865 dans le Sud des États-Unis, l’abolition y étant la conséquence d’une défaite militaire des esclavagistes.

Le bris des statues pose aussi indirectement donc la question de l’absence de réparations pour les esclaves. Une question mise en avant par certains de leurs descendants actuels qui les réclament. Mais elle n’était guère à l’ordre du jour à une époque où l’idéologie de la propriété primait sur tout le reste.

Il semble en fait relativement compliqué d’attaquer Schœlcher sur le dossier purement abolitionniste. Mettant en garde contre les anachronismes, Marcel Dorigny rappelle au passage la clairvoyance et "la hardiesse" des idées de l’homme pour son époque. En particulier son souhait précoce d’une "abolition immédiate", contre le "dogme" d’une évolution graduelle. Cela afin d’éviter un "embrasement des îles".
 

Schœlcher colonialiste

Autre reproche adressé à Schœlcher : son colonialisme. Comme le dit Françoise Vergès, "l’abolitionnisme français est ambigu. Schœlcher est contre l’esclavage mais pour la colonisation…Il n’envisageait pas une société libre où les esclaves pourraient prendre leur destin en main".
 
"Schœlcher va même accompagner la colonisation telle qu’elle se faisait" reconnait Marcel Dorigny. Mais en fait, il était à l’unisson des milieux républicains progressistes de l’époque qui soutenaient la colonisation. La question pour Françoise Vergès est donc : comment a-t-on pu amener des hommes comme Schœlcher, Victor Hugo, Jules Ferry, partisans de la liberté, de l’égalité, et de la fraternité, "à ce consentement" au colonialisme ? Un colonialisme qui touche beaucoup plus ces milieux là que ceux de la droite nationaliste.

Au fond, au XIXe, les sociétés européennes considèrent qu’elles sont parvenues à un tel degré de perfection, qu’elles sont au-dessus des autres, jugées archaïques. On veut donc "exporter les bienfaits" de la civilisation à travers la planète. Une opinion sur le monde dominante, mais fausse, selon l’universitaire réunionnaise. Elle aurait été nourrie notamment par "les récits des grandes découvertes, les journaux de voyages" où le reste du globe était souvent décrit comme peuplé de "sauvages",voire de "sauvages nus".

Une perception qui est encore parfois présente, selon elle, aujourd’hui. Par exemple, lorsque des médecins ont dit récemment qu’ils allaient "tester des vaccins en Afrique" insistant sur le sous équipement médical du continent.

Au final, un bilan du colonialisme et de ses suites qui n’est pas fameux à ses yeux, même pour les départements d’Outre-mer. Il n’y a qu’à voir leur situation sociale (forts taux de chômage) et les mouvements de contestation qui les ont animés, notamment depuis une douzaine d’années.
Et elle rappelle les propos de Césaire en 1948, à l’occasion du centenaire de l’abolition. Faisant allusion aux inégalités et à la misère aux Antilles il fustigeait l’administration qui n’aurait toujours pas désappris ce que Schœlcher dénonçait un siècle auparavant. Un Schœlcher dont il juge l’œuvre "à la fois immense et insuffisante" pour ces raisons, répétant tout de même plus loin qu’elle est "immense".
 

Le schoelchérisme et l’"icône problématique"

Au-delà de la personne de Schœlcher, c’est le "schoelchérisme" que est particulièrement mis en cause par les contestataires. Un "mythe Schœlcher" dont l’intéressé n’est pas responsable, mais qui serait l’instrument d’une forme de néocolonialisme assimilationniste. L’omniprésence du souvenir de Schœlcher, surtout en Martinique (statues, nom d’une commune, de rues, du principal lycée de l’île, de la grande bibliothèque), occulterait la reconnaissance des acteurs locaux de l’abolition de l’esclavage.

"Schœlcher est présenté comme le seul à avoir aboli l’esclavage", regrette François Vergès. "Alors que c’est aussi le fruit de longues luttes des personnes esclavagisées". Comme les contestataires, elle s’oppose à "cette manière de raconter qui attribue tout à un seul homme et qui fait de celui-ci une icône problématique". Une icône parfois "paternaliste" poursuit l’universitaire qui rappelle que dans le temps, l’une des statues brisées montrait Schœlcher avec la main sur la tête d’un enfant noir (une main enlevée par la suite).

Un schoelchérisme lié aussi, à ses yeux, au jacobinisme français qui attribue uniformément le même héros à tous et voit toujours tout "de haut en bas", et pas l’inverse. Au fond, le schoelchérisme insisterait sur une abolition et une liberté octroyées, plutôt que conquises par la lutte des esclaves.

La vérité est sûrement entre les deux, car de son côté, Marcel Dorigny rappelle que les abolitions sont toujours intervenues après un décret. Même si leur application a pu être anticipée, suite à une révolte, comme en Martinique justement. Il reconnait un paternalisme autour de Schœlcher. Mais il y a eu des "mutations".

Pour lui, le reproche de schoelchérisme n’est plus autant de mise qu’auparavant. "Depuis 1983, on célèbre l’abolition le 22 mai, en Martinique" rappelle-t-il. Le jour de l’abolition locale. Auparavant c’était le 21 juillet date anniversaire de la naissance de Victor Schœlcher et aussi de la Saint- Victor…

De même en Guadeloupe "on connaît bien Louis Delgrès et la mulâtresse Solitude" martyrs locaux de la lutte anti-esclavagiste. Il y a même d’ailleurs maintenant un jardin Solitude à Paris. Et une rue Toussaint Louverture, abolitionniste et grande figure de la révolution haïtienne.
 

Faut-il déplacer des statues de Schœlcher ?

Déplacer des statues, renommer des rues, des communes etc… C’est ce que les activistes qui ont brisé les statues demandent clairement aux maires, notamment. Pour Françoise Vergès, "ce désir de se réapproprier la ville est justifié". Un besoin qui lui semble même plus général. "Le paysage urbain ultramarin a très peu changé. L’esclavagisme puis le colonialisme ont fait que l’agencement, les noms des villes, des rues restent largement ceux voulus par les Blancs", en particulier à la Réunion.

Il y a toutefois eu là aussi des changements Outre-mer. Par exemple, la municipalité indépendantiste de Rivière Pilote, en Martinique, a depuis longtemps changé les noms des rues, supprimé sa statue de Schœlcher et installé les effigies de révoltés martiniquais.
 
Statue à l'entrée de rivière Pilote
Les statues de Lumina Sophie, Louis Telga, Eugène Lacaille, les héros de insurrection du sud (Septembre 1870), à l'entrée du bourg de Rivière-Pilote. ©Martinique la1ère

Pour sa part, Marcel Dorigny met en garde contre la suppression des statues, le changement des noms, notamment des rues :

Il y a déjà eu des changements importants car le rapport de forces a changé. Il vaut mieux ajouter de nouveaux noms (plutôt que d’en retirer). L’histoire s’inscrit dans la toponymie (noms de lieux) des villes. Il vaut mieux apprendre qu’effacer.

 

Améliorer l’enseignement sur l’esclavage

Justement, apprendre sur l’esclavage passe généralement par l’institution scolaire. Les deux anciens membres du Comité National pour la Mémoire et l’Histoire de l’Esclavage sont d’accord sur la nécessité d’améliorer encore l’enseignement de l’esclavage. Le comité avait pourtant accompli un gros travail avec l’Education Nationale. Les programmes ont été modifiés. Un concours a même été créé : La Flamme de l’Egalité. Mais en fait, tout dépend aussi des enseignants. Comme le remarque Marcel Dorigny, on parlera plus longuement de l’esclavage "à Bordeaux, Nantes ou au Havre (anciens ports négriers) qu’à Grenoble".

Pour Françoise Vergès l’esclavage est encore trop peu enseigné, et avec "beaucoup d’euphémismes". Elle en veut pour preuves les propos de Christine Angot (qui s’en est excusée) parlant d’esclaves en bonne santé. C’est encore un enseignement "opaque" à ses yeux. Il faudrait comprendre l’importance qu'a eue cet "immense commerce" et "à quel point cela a changé la vie des gens durant des siècles (l’espérance de survie des esclaves n’était parfois que de dix ans)". La révolution française et la Seconde guerre mondiale lui semblent mieux enseignées. "On peut mieux faire" confirme Marcel Dorigny.
 
Quoi qu’il en soit, le bris des statues de Schœlcher, après d’autres évènements, confirme que la blessure est toujours ouverte. Et que l’action pédagogique, mais aussi l’inventaire, entre autres historique, ne sont pas achevés sur cette zone encore grise de l’histoire humaine, et ses séquelles.
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