Témoignage : "Les menottes m’ont rassuré : c’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était la police"

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Policier BAC afp
©THOMAS COEX / AFP
En voiture avec des amis, Paul se fait tirer dessus par des policiers en civil en avril 2019. Violemment interpellé pour un vol qu'il n’a pas commis, il a été accusé de violences envers les policiers. Relaxé en novembre dernier, il raconte.
 
Le 30 avril 2019, Paul, un jeune homme d’origine guadeloupéenne, est en voiture avec quatre amis. Agés de 16 à 22 ans, ils traversent le bois de Boulogne pour rejoindre le centre de Paris.

"On s’arrête à un feu. Une voiture noire nous coupe la route. On se demande s’ils veulent nous doubler, puis on voit deux personnes armées sortir et nous mettre en joue", raconte le jeune homme. Une troisième personne sort de la voiture et met un coup sur la vitre, côté passager. "On commence à avoir peur. Je me suis dit qu’on allait se faire agresser, que c’était un carjacking, une agression."

Paul ignore que ce sont des policiers de la BAC, la brigade anti-criminalité, qui arrêtent sa voiture. Ils ne portent ni brassards, ni uniformes. Leurs voitures, banalisées, n’ont pas de gyrophares. Les images d’une rare violence, enregistrées par une caméra de vidéosurveillance, ont été publiées par Mediapart.
 
Deux véhicules encerclent la voiture des cinq amis. Un à l’avant, l’autre sur le côté. Paul, qui conduit, tente de se dégager en faisant une marche arrière. Il bute sur quelque chose, pense rouler sur le trottoir, avant de comprendre qu’une troisième voiture le bloque par derrière. Les policiers le tiennent toujours en joue. "Ils m’insultent, ‘coupe le contact, coupe le contact enculé. Fils de pute’", se souvient le jeune homme.
 

"J’ai eu vraiment, vraiment très peur"

L’un des policiers tire deux balles : une à l’arrière de la voiture, près du réservoir, et une autre, qui vient se loger dans la portière avant, côté conducteur. "La balle passe à trois centimètres de ma tête, raconte Paul. Ils ont tiré sans sommation. Rien." Raphaël Kempf, l’avocat du jeune homme, note que, comme on peut le voir sur les images de vidéosurveillance, le policer qui fait usage de son arme "se trouvait à plusieurs mètres du véhicule, pas en danger, pas en situation de légitime défense."

Dans l’habitacle, Paul panique : "Je me dis on est bloqué, ils nous tirent dessus. Si je retente une marche arrière on risque juste de se faire canarder encore plus. Donc j’ai arrêté la voiture, j’ai mis les clefs sous le tableau de bord et je me suis recroquevillé sous le volant." Les policiers tentent alors de le faire sortir de la voiture. "Ils m'ont tiré, tiré, avant de se rendre compte que j’avais encore ma ceinture de sécurité." Paul reçoit des coups de pieds. Il tombe à terre.
 

"Je commence à sentir des menottes. Ça m’a rassuré : c’est à ce moment-là que j’ai compris que c’était la police."

Paul, victime d'une interpellation violente


"On est un peu rassuré. On se dit qu'on ne va pas mourir, que ce ne sont pas des voyous qui vous nous dépouiller, voler la voiture, ou nous tuer", raconte-t-il. Si les menottes sont un soulagement, la violence continue. En l'interpellant, les policiers lui luxent l'épaule.

Ce n’est qu’une fois au commissariat qu’on explique aux cinq jeunes hommes pourquoi ils ont été interpellés : le vol du sac à main d’une prostituée. "Ils ont été accusés à tort. Il n’y avait pas le début du commencement d’un indice de vol de sac à main. Parce qu’il n’y avait ni vol, ni sac à main, ni victime de vol de sac à main", selon Raphaël Kempf, l’avocat du jeune homme.
 

Poursuivi pour violence contre les policiers

Les quatre amis de Paul sont relâchés au bout de 24 heures, sans aucune poursuite. Paul reste en garde à vue. "On lui reproche deux infractions : une infraction de dégradation du véhicule de police et une infraction de violence à l’égard des policiers", explique son avocat. En faisant marche arrière, Paul aurait volontairement tenté de blesser les policiers et d’endommager leur véhicule. Une accusation grave. Pour les violences, Paul risque jusqu’à trois ans de prison, pour la dégradation il risque jusqu'à cinq ans et 75 000 euros d’amende. Il a été relaxé le 4 novembre dernier.

Après une nuit supplémentaire en garde à vue, Paul passe devant un juge. "Le magistrat m’explique qu’il a vu la vidéosurveillance, qu’il n’a aucune raison de me garder", raconte le jeune homme. Il est libéré, mais pas rassuré pour autant.
 

"J’avais peur que cette vidéo disparaisse. Je savais qu’avec cette vidéo je n’avais aucun souci à me faire, mais tant que je n’avais pas la vidéo ou que mon avocat n’avait pas la vidéo, j’étais encore en sursis"

Paul, victime d'une interpellation violente


Son avocat fait "de nombreuses demandes" pour obtenir les images. Le tribunal ne lui communique la vidéo qu’un an plus tard.
 

Vie bouleversée

Suite à son interpellation brutale, un médecin prescrit à Paul une Incapacité temporaire de travail (ITT) : 17 jours d’ITT physique, pour son épaule luxée et les coups qu’il a reçus, et plus d’un mois d’ITT psychologique. Un an et demi après les faits, le traumatisme le poursuit. Paul est suivi par un psychologue, qu’il voit une fois par semaine. "J’ai dû arrêter mes études, pour payer mon avocat, mon psy, mais aussi parce que je n’arrivais plus à suivre. Pendant les 40 jours d’ITT, j’ai manqué des partiels", raconte le jeune homme.

Il a déposé plainte contre X. "On attend le résultat de l’enquête de l’IGPN [la police des polices]. Je ne l’ai pas encore", indique son avocat. Le jeune homme attend beaucoup du jugement du policier qui a tiré. "J’attends qu’il soit puni, qu’il ait interdiction d’exercer. Si moi j’ai été grandement mis en danger, lui peut encore mettre des gens en danger. Des actes pareils ça doit être puni", insiste-t-il.

L’avocat du jeune homme souhaite que le parquet de Paris, sur la base de l’enquête de l’IGPN, saisisse un juge d’instruction,  "parce qu’il y a une tentative de meurtre." "A partir du moment où on tire avec une arme à feu à quelques mètres en visant la tête, à l’endroit où se trouve le conducteur, on ne peut pas ne pas savoir que cela peut tuer", estime-t-il.