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De l’Université des Antilles à la Sorbonne : une nouvelle vie pour Corinne Mencé-Caster

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Corinne Mencé-Caster
L'universitaire martiniquaise Corinne Mencé-Caster. ©DR
Après presque quatre ans d’exercice, la Martiniquaise Corinne Mencé-Caster a mis fin à son mandat de présidente de l’Université des Antilles début septembre. Elle a commencé depuis une nouvelle vie à l’Université de la Sorbonne à Paris comme professeure de linguistique hispanique.
Le 30 août, Corinne Mencé-Caster annonçait sa démission de la présidence de l’Université des Antilles (UA), après le vote des statuts de cette institution, et se retirait deux jours après. Après trois ans et huit mois de mandat à la tête de l’UA, cette universitaire, agrégée d’espagnol et docteur en sciences du langage, est revenue à ses premières passions, l’enseignement et la recherche. Corinne Mencé-Caster occupe aujourd’hui la chaire de linguistique hispanique à l’Université de Paris IV-Sorbonne, tout en poursuivant ses activités de romancière. Son dernier ouvrage, « Au revoir Man Tine » (éditions Ecriture), sous le pseudonyme de Mérine Céco, a été publié en février 2016. Entretien.
 
En bref, quel bilan faites-vous de votre action à la tête de l’Université des Antilles durant près de quatre ans ?
Corinne Mencé-Caster :
J’ai assumé la présidence de l’Université des Antilles et de la Guyane, à un moment clé de son développement, puisque c’est tout au début de ma mandature, en janvier 2013,  que s’est effectué le passage aux Responsabilités et Compétences Élargies (RCE) qui suppose, entre autres, la gestion des rémunérations de tous les personnels par l’université elle-même. C’était un défi d’importance que mon équipe et moi avons pu relever, en dépit du contexte difficile : une scission express de l’UAG en moins de cinq semaines pilotée au plus niveau de l’État, des velléités de séparation entre les pôles Guadeloupe et Martinique, cette affaire de détournement de 10 millions d’euros.
Nous avons redressé les finances de l’université, en remontant toute la comptabilité mise à mal depuis plus d’une dizaine d’années, ce qui s’est traduit par l’obtention de la certification des comptes ; nous avons poursuivi le développement de la coopération universitaire, en signant notamment des conventions extrêmement riches avec la Louisiane et avec le Mexique. Nous avons aussi renforcé la visibilité de nos formations et leur adaptation aux besoins du marché (master Français Langue Étrangère en ligne, DUT Multimédia Informatique Internet, Licence Professionnelle en biotechnologies, formations d’IUT en alternance…) et consolidé nos partenariats de recherche. Nos effectifs étudiants se sont beaucoup accrus, dans la mesure où l’Université des Antilles a autant d’étudiants en formation initiale que l’UAG, avec, en outre, un nombre croissant de stagiaires en formation continue. Par ailleurs, la formation continue de l’université a signé une ambitieuse convention avec Pôle Emploi, faisant de l’université le premier centre de formation professionnelle en Guadeloupe.
Je répète que tout cela a été accompli dans un contexte institutionnel fort instable, puisque l’Université des Antilles n’a été stabilisée au plan institutionnel qu’en fin juin 2015. J’ai pu faire voter à l’unanimité au conseil d’administration, les statuts de l’UA en juin 2016 et ainsi boucler la boucle. En dépit de cette décision précipitée et non concertée du gouvernement de créer l’Université de Guyane en cinq semaines, décision qui a ouvert une boite de Pandore et fait resurgir tous les antagonismes et ressentiments anciens entre les trois régions, la situation de l’enseignement supérieur aux Antilles a pu se maintenir. En effet, à force de ténacité et de résistance, l’Université des Antilles a vu le jour, dispose de ses statuts, d’une situation financière assainie et constitue, de fait, un bel outil pour la recherche, la formation supérieure et l’insertion professionnelle de la Guadeloupe et de la Martinique.
 
Sur le plan personnel, que retirez-vous de cette expérience, au vu de la pression et des attaques dont vous avez été victime ?
Je dois dire que cette expérience m’a permis de me découvrir comme une résistante et une militante de la cause de la jeunesse et de l’enseignement supérieur, notamment aux Antilles, mais aussi comme une personne engagée pour le service public et le respect de l’utilisation des fonds qui sont dévolus à l’avenir des jeunes.
J’ai compris aussi que l’université était un rouage important d’un système de circulation illégal de fonds et qu’en n’étouffant pas le rapport de la Cour des Comptes, j’avais touché aux intérêts majeurs de certains réseaux qui, dès lors, se sont mis en tête de me harceler et de me faire tomber. D’où cette meute enragée qui n’a eu de cesse de m’attaquer et de me vilipender. C’est triste et navrant et je plains ces personnes, tellement obsédées par le pouvoir et l’argent. Pour ma part, j’ai mis très vite énormément de distance entre elles et moi, ne lisant aucun de leurs « torchons » et restant concentrée sur la mission qui m’incombait.
Cela a été facilité par l’immense soutien de la population, des universitaires de l’Hexagone, par la détermination des étudiants et de mon équipe, et par un trait de caractère qui m’est propre : je n’ai peur de rien ni de personne et je dis en face ce que j’ai à dire, quel que soit mon interlocuteur. Je peux donc affirmer, en toute modestie, que cette expérience a fait de moi une personne encore plus solide et confiante dans la vie : quand on résiste, on obtient des résultats, on reste fidèle à ses idéaux. Quand on capitule, on se laisse tuer et on perd tout, même l’estime de soi.
 
Comment s’est passé votre arrivée à la Sorbonne et quelle est votre fonction actuellement ?
Mon arrivée à l’Université de Paris IV-Sorbonne s’est passée dans d’excellentes conditions et je suis reconnaissante à mes collègues et à l’administration de l’accueil qui m’a été réservé. J’occupe la chaire de linguistique hispanique, ayant été recrutée comme professeure des universités dans cette discipline.
J’assume donc des fonctions d’enseignement (master/doctorat/agrégation externe et interne) et de recherche, car je dirige l’axe hispanique du laboratoire de la Sorbonne dédié à la linguistique et la lexicographie latine et romane. J’ai mis sur pied un séminaire de linguistique hispanique et romane qui accueillera des intervenants nationaux et internationaux tout au long de l’année, avec l’organisation d’un colloque international au début de l’année universitaire 2017. C’est un environnement intellectuel stimulant, que j’apprécie.
 
Justement, qu’est-ce qui vous passionne le plus dans votre métier d’enseignante ?
Je suis de ceux qui pensent que la profession d’enseignant relève d’une vocation, car elle suppose de l’engagement et de la passion. Ce qui m’a toujours émue dans ce métier, c’est de vivre en direct l’éveil du désir de savoir, ce que j’appelle « la petite étincelle » dans le regard de l’étudiant qui ne s’éteindra plus et qui lui donnera envie parfois de presque tout sacrifier pour apprendre, savoir, comprendre le monde dans lequel il vit, avec d’autres armes que la violence, l’insulte ou le mépris.
J’ai choisi d’enseigner les sciences du langage (linguistique), à partir d’une langue latine, comme l’espagnol, parce que je crois qu’apprendre une langue étrangère et la maîtriser, c’est se décentrer de soi-même et s’ouvrir à l’autre, mais aussi parce que la linguistique, c’est la maîtrise du verbe, de la parole, de l’argumentation, du raisonnement, de l’implicite du discours. En un mot, tout ce qui fait de l’homme, un être apte à affronter le monde de manière digne et rationnelle, tout en suscitant l’émotion dans sa manière de dire les choses. J’ai envie de transmettre à mes étudiants cette passion. Je l’ai fait pendant 22 ans à l’UAG devenue UA, et je le fais aujourd’hui devant des étudiants du monde entier qui viennent étudier à la Sorbonne et qui, par leur simple présence, apportent cette richesse interculturelle si nécessaire à l’édification d’un monde plus tolérant. Un pur bonheur !
 
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