Covid-19 : l’Institut Pasteur s’inspire du chikungunya pour mettre au point un vaccin

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Frédéric Tangy de l'Institut Pasteur
Frédéric Tangy de l'Institut Pasteur ©ALB
L’Institut Pasteur travaille en ce moment à la fabrication d’un vaccin contre le Covid-19. Les chercheurs sont soumis à une pression rare en raison de l’épidémie de coronavirus. Outre-mer la 1ère a rencontré le responsable de l’unité Vaccin, Frédéric Tangy.

 
A l’Institut Pasteur, dans le 15e arrondissement de Paris, les portes sont désormais fermées aux visiteurs. Mais dans le laboratoire de vaccinologie c’est l’effervescence. Toutes les équipes de recherche spécialisées dans les coronavirus sont focalisées sur la découverte d’un vaccin contre le Covid-19. C’est une course contre la montre dans un contexte de crise qui se double d’une concurrence extrême entre les équipes.
Institut Pasteur
Institut Pasteur ©CB
 

Le vaccin rougeole

Dans le célèbre institut parisien créé en 1887, on fait le choix de "la sécurité". L’équipe du laboratoire de l’innovation vaccinale dirigée par Frédéric Tangy prépare un vaccin utilisant la technologie de la rougeole. "Le vaccin qu’on met au point utilise une méthode qu’on utilise déjà depuis des années dans mon laboratoire qui consiste à modifier le vaccin contre la rougeole pour lui faire exprimer en plus des antigènes du Covid", précise le chercheur. 

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Le vaccin rougeole a plus de 40 ans. Il a été distribué dans le monde entier, conférant une protection de 95% sans effet secondaire notable. En utilisant ce vaccin qui est un virus vivant atténué comme vecteur pour proposer un nouveau vaccin contre le Covid-19, l’Institut Pasteur espère obtenir les mêmes caractéristiques.

Cette technique a été utilisée pour mettre au point un vaccin contre le chikungunya qui donne lieu actuellement à des essais de phase III, la dernière étape avant la fabrication et la mise sur le marché.
 

Coronavirus et immunité

Mais avec le Covid-19, l’équipe du professeur Tangy se trouve confrontée à un coronavirus qui pose "un problème d’immunité". "On avait utilisé la même plateforme rougeole avec le SARS 1, le premier coronavirus pathogène, donc on connait ces virus-là. Mais ce qui est compliqué, c’est que l’immunité contre ce coronavirus n’est pas du tout simple", précise-t-il.  

On est peu protégés contre les coronavirus, on peut se réinfecter. Ce sont des virus qui manipulent le système immunitaire. La conception de l’antigène n’est pas évidente c’est pourquoi on en teste un grand nombre. On ne s’est pas jeté sur le truc le plus simple qui saute aux yeux de tout le monde, on va dans le détail.
Frédéric Tangy

Frédéric Tangy de l'Institut Pasteur
Frédéric Tangy de l'Institut Pasteur ©ALB
 

Concurrence effrenée

En ce moment, il y a actuellement 119 projets de vaccin contre le Covid-19. C’est une véritable foire d’empoigne. Seuls huit candidats vaccin bénéficient d’un financement de la CEPI (Coalition for Epidemic Preparedness Innovation) un organisme international créé en 2017.

Née en réaction à la gestion catastrophique de l'épidémie d'Ebola de 2014, cette structure basée en Norvège et cofinancée par une dizaine de gouvernements et des fondations vise en effet à mettre des vaccins à disposition en cas d'épidémies liées à des virus émergents.

Pour la CEPI encore méconnue du grand public, le coronavirus représente donc un véritable test en temps réel. Le candidat vaccin contre le Covid-19 sur lequel l’équipe de Frédéric Tangy est en train de consacrer toute cette énergie fait partie des huit projets sélectionnés par la CEPI. C’est le seul candidat vaccin français soutenu par l’organisme.
 

L'expérience du chikungunya

Le fait que le vaccin contre le chikungunya, fabriqué en partenariat avec la société autrichienne Themis, soit en phase finale crédibilise le projet de l’Institut Pasteur.
 

À chaque fois, on argumente qu’on est en phase III pour le vaccin contre le chikungunya, ça facilite les démarches pour obtenir des crédits et pour obtenir des autorisations des agences réglementaires.
Frédéric Tangy


En 2005, une importante épidémie de chikungunya a touché les îles de l’océan Indien et notamment, l’Île de La Réunion, avec plusieurs centaines de milliers de cas déclarés. Après cette épidémie, l'Institut Pasteur s'est lancé dans la fabrication d'un vaccin. 
virus du chikungunya
virus du chikungunya ©KKO / Science Photo Library
 

Un processus accéléré

Pour lutter contre le Covid-19, les premiers essais de phase I devraient débuter cet été, destinés à montrer "la sécurité du produit". Si les résultats sont bons, les essais de phase II et III pourront commencer directement car au vu de l’urgence, "on n’est pas dans des conditions habituelles d’essais cliniques", précise Frédéric Tangy.

"Normalement pour mettre un accès sur le marché il faut que 100 000 personnes au moins l’aient pris sans qu’il n’y ait eu le moindre problème", note Frédéric Tangy. Cette fois, si le vaccin contre le Covid-19 fonctionne, "il y aura une autorisation temporaire pour cause d’épidémie qui pourrait être possible au début de l'année 2021, si on tient toutes les étapes et que tout fonctionne bien", ajoute le chercheur.
 

"Le masque ultime"

Il y a urgence car selon certaines modélisations consultées par Frédéric Tangy, "le coronavirus risque de nous empoisonner la vie jusqu’en 2024 avant que la population ne soit immunisée à 70%". D’où l’intérêt du vaccin qui selon le chercheur est "le masque ultime" contre le Covid-19.

"La seule véritable solution est un vaccin", estime également Archie Clements, épidémiologiste à l'université australienne Curtin interrogé par l’AFP. "À long terme, on s'en sortira (...) idéalement avec un vaccin très efficace (...) ou des médicaments très efficaces qui permettront aux gens de ne plus mourir de cette maladie, même s’ils l’attrapent", déclare ce jeudi 23 avril le directeur général de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus.
 
Un masque chirurgical (photo d'illustration).
Un masque chirurgical (photo d'illustration). ©Imaz Press
 

Le vaccin Moderna

À Cambridge dans la Massachussetts (États-Unis), des chercheurs travaillent aussi frénétiquement à la fabrication d’un vaccin contre le Covid-19 depuis le mois de février. Moderna, une biotech dirigée par le Français Stéphane Bancel planche sur son vaccin contre le Covid-19 dont la technologie basée sur l’ARN (acide ribonucléique) est totalement nouvelle.

Une agence de département américain de la Santé a décidé de lui allouer 460 millions d’euros pour ses recherches. Les essais ont commencé le 16 mars. S’ils sont concluants, les essais de phase II pourraient avoir lieu avant l’été.
 
Stéphane Bancel en 2011
Stéphane Bancel en 2011 ©DYLAN CALVES / AFP

Mercredi 22 avril, l'autorité fédérale allemande chargée de la certification des vaccins a donné son feu vert à un essai clinique sur les humains par le laboratoire BioNTech en lien avec le géant américain Pfizer. L'université d'Oxford (Grance-Bretagne) devait lancer ce jeudi 23 avril des essais cliniques sur l'homme pour un vaccin contre le nouveau coronavirus.

Au total, cinq projets de vaccin dans le monde en sont aux essais sur des humains et le candidat vaccin de l’Institut Pasteur n’en fait pas encore partie. Toutefois, la mise au point d'une formule efficace et sure ne devrait pas prendre moins de douze à 18 mois, estiment la plupart des experts.

Concernant le projet Moderna, le plus avancé actuellement, Frédéric Tangy semble sceptique. "C’est une technologie nouvelle, il n’y a jamais eu de vaccin humain fonctionnant ainsi. On n’a pas de recul clinique. La prise de risque est importante. Et moi, je trouve que ce n’est pas le moment de se lancer dans ce genre d’aventure et qu’il vaut mieux faire confiance à des technologies sures", déclare-t-il à Outre-mer la 1ère.

Le chercheur ajoute qu’il a entendu parler de prix exorbitants pour le vaccin Moderna, "deux doses pour 250 euros" tandis que le vaccin de l’Institut Pasteur, s’il fait la preuve de son efficacité, ne devrait pas coûter cher.  
 
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