10-Mai : à Paris, des jeunes s'emparent de la mémoire de l'esclavage

Cérémonie marquant l'abolition de l'esclavage, sur la Promenade Edouard Glissant, à Paris, le 10 mai 2023.
Pendant neuf mois, à l'initiative de l'Institut du Tout-Monde, des délégations d'élèves ultramarins et de l'Hexagone ont travaillé sur une Déclaration des Mémoires et du Futur, qu'ils doivent présenter à l'UNESCO. Mercredi 10 mai, les jeunes ont navigué sur la Seine entre le Quai Aimé Césaire, la passerelle Léopold Sédar Senghor et la Promenade Édouard Glissant.

Déambuler pour se remémorer. Mercredi 10 mai, sous un ciel parisien bien gris, plusieurs dizaines de collégiens, de lycéens et d'étudiants se sont rassemblés pour marquer la journée de commémoration des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition. Poussés par l'Institut du Tout-Monde à réfléchir sur le passé de leurs ancêtres esclaves, mais aussi sur la mémoire de cette période sombre de l'histoire qu'ils devront léguer aux générations futures, ces jeunes venus de Martinique, Guadeloupe et Guyane, mais aussi de Paris, Bobigny et Sarcelles, avaient rendez-vous dans la capitale pour terminer la Traversée des Mémoires.

Ce projet mémoriel d'envergure, lancé en novembre 2022 par Loïc Céry, directeur du Centre international d'études Édouard Glissant (CIEEG), vise à sensibiliser toutes les générations à l'histoire et la mémoire de l'esclavage, que la France a organisé entre le XVIIᵉ et XIXᵉ siècle. "Voilà neuf mois qu'a débuté cette Traversée des Mémoires, qui s'est avérée finalement être une traversée des présences au monde, de la jeunesse réunie aujourd'hui", a déclamé Loïc Céry, aux côtés de l'actuelle directrice de l'Institut du Tout-Monde, Sylvie Glissant.

La jeunesse, relais de la mémoire de l'esclavage

Cette journée mémorielle a commencé dans le Jardin Solitude, situé dans le XVIIᵉ arrondissement de Paris. Après avoir rendu hommage à la Mulâtresse Solitude, les élèves et leurs enseignants ont embarqué à bord d'une péniche, surnommée Mistinguett. Ce navire, qui mouille dans la Seine et devrait faire partie des bateaux affrétés pour la cérémonie d'ouverture des JO de Paris en 2024, est la propriété d'un Guyanais, Jocelyn Golitin.

Les jeunes sont arrivés dans l'Hexagone il y a cinq jours. Depuis, ils ont enchaîné les ateliers de préparation du 10-Mai et les visites de musées. Sur le bateau, ils s'exclament soudainement. Christiane Taubira, l'ancienne ministre de la Justice qui, en 2001, était la rapporteure de la loi du 10 mai ayant reconnu la traite et l'esclavage comme un crime contre l'humanité, embarque avec eux. À leur grande surprise.

L'ancienne Gardes des Sceaux Christiane Taubira avec des jeunes participant à La Traversée des Mémoires, à Paris, le 10 mai 2023.


"[Je suis satisfaite] de voir qu'enfin les différentes promotions arrivent à prendre à bras le corps (...) cette histoire. Parce que nous venons tous de cette histoire", déclare-t-elle. Venue pour remercier ces jeunes Français de se faire les porte-voix de la mémoire, la Guyanaise rappelle l'importance de cette journée : "Nous sommes responsables du monde", lance-t-elle aux jeunes, attroupés autour d'elle.

Sur le bateau, Maël, un Guadeloupéen du lycée des Droits de l'Homme de Petit-Bourg, dit son excitation. À rebours des discours habituels sur la transmission du savoir et des mémoires à la jeunesse actuelle, lui se présente comme un relais de la mémoire. Et c'est d'ailleurs ce qu'affiche en grand l'Institut du Tout-Monde : cette commémoration, c'est pour se souvenir, mais c'est aussi, et surtout, pour regarder vers demain. "Ce travail qu'on a fait, c'est principalement pour les générations futures, dit le lycéen. On est venu passer un message (...). Il ne faut pas oublier, mais il faut savoir pardonner." 

Pourquoi souffrir ?

Les collégiens, lycéens et étudiants qui ont pris part à ce projet ont travaillé pendant plusieurs mois pour rédiger une Déclaration des Mémoires et du Futur. Ce document, à visée universelle, ils doivent le restituer en fin de journée aux ambassadeurs de l'UNESCO, l'organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, dont le siège est à Paris. 

Des élèves de la délégation guyanaise, lors de la Traversée des Mémoires, à Paris, le 10 mai 2023.


Dans le cadre de la Traversée des Mémoires, Mélissa et ses camarades de la délégation martiniquaise ont imaginé une comédie musicale et un film sur l'esclavage et son abolition, qu'ils ont présenté à l'Assemblée nationale. 

C'est symbolique pour nous, parce que, maintenant, on a le droit de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. L'esclavage, c'est un sujet assez tabou. Aujourd'hui, on commence à démystifier le sujet.

Mélissa, jeune martiniquaise

Les trois délégations venues pour représenter les trois départements d'Outre-mer du bassin Atlantique ont été coordonnées par la professeure de philosophie guadeloupéenne Marlène Parize-Valdor, auteure du conte philosophique Alètheia. Elle a accompagné les élèves tout au long du projet. "La Déclaration que nous lirons ce soir, elle est d'aujourd'hui. Mais elle est toujours à construire. Parce que l'universel, nous le construirons ensemble, dans un dialogue qui va se pérenniser dans le temps, avec d'autres régions de France", dit-elle.

Nous voulons aller jusqu'au bout de l'intention de la loi Taubira, qui voulait que la France trouve une unité fondatrice d'une véritable République.

Marlène Parize-Valdor, coordinatrice des délégations Martinique, Guadeloupe, Guyane

Le moteur de Mistinguett vrombit. La déambulation fluviale avance tranquillement dans les eaux de la Seine. Le navire passe devant le Quai Aimé Césaire, et sous la passerelle Léopold Sédar Senghor, avant d'accoster sur la Promenade Édouard Glissant. "Ici, à la jonction de ces trois points du triangle [que forment le quai, la passerelle et la promenade], nous avions pensé au renversement du funeste triangle des malheurs de la traite transatlantique", explique Loïc Céry. 

Lors de la cérémonie sur la promenade, les élèves lisent tour à tour des extraits de leurs textes. Tous racontent la capture, la traite, l'esclavage, la violence, la détresse, le combat et enfin la liberté. "Les chaînes gravées dans nos esprits doivent être brisées", martèle une Guyanaise. "Un être humain s'est retrouvé autre dans sa propre espèce", s'offusque une autre. Les jeunes récitent presque par cœur, avec vigueur et théâtralité. Avec émotion, aussi. "Qui peut choisir sa couleur ? Ses cheveux ? Sa culture ? Ses origines ? Ses racines ?, questionne une jeune ultramarine. Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, puisqu'on ne choisit pas ?"

(Re)voir le direct Facebook live de la 1ère, sur le projet de traversée des mémoires des jeunes qui viennent des outre-mer - mercredi 10 mai à Paris