Cuba : le pari de la monnaie unique

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Une Cubaine tient des pesos convertibles (dans sa main droite) et des pesos cubains (main gauche) ©AFP (AFP/File, Yamil Lage)
Cuba joue gros en se lançant dans la plus ambitieuse de ses réformes, l'unification des deux monnaies qui circulent dans l'île depuis vingt ans, avec d'énormes bénéfices potentiels, mais autant de risques d'échecs, estiment divers analystes. 
Cela fait vingt ans que les Cubains jonglent avec deux monnaies, mais leur casse-tête quotidien va prendre fin avec la décision annoncée mardi par le gouvernement d’en terminer avec ce système, source d’innombrables inégalités.
 
« Le conseil des ministres a approuvé la mise en oeuvre du calendrier d’exécution des mesures qui conduiront à l’unification monétaire », a affirmé succinctement un communiqué officiel publié par le quotidien du tout-puissant Parti communiste de Cuba, Granma.
 
Mais le processus d’unification entre le peso cubain (CUP) et le peso convertible (CUC), qui vaut 24 CUP et est aligné sur le dollar américain, se fera sans doute au rythme des réformes entreprises depuis plusieurs années par le président Raul Castro : « Doucement, mais sûrement ».
 

Le point de vue des économistes

Qu’en pensent les économistes ? « C'est sans doute la plus importante des réformes, qui a longtemps été considérée comme trop difficile pour l'économie cubaine », juge Paul Webster Hare, ancien ambassadeur de Grande-Bretagne à Cuba et professeur de relations internationales à l'Université de Boston (Etats-Unis).
 
Le président cubain Raul Castro « sait qu'il doit investir toute son autorité personnelle en tant que Castro pour régler cette situation absurde » de deux monnaies, le peso cubain (CUP) à usage intérieur, et le peso convertible (CUC), qui vaut 24 CUP et qui est équivalent au dollar américain, pour les échanges avec l'extérieur ou l'achat de produits importés.
 
« L'unification monétaire serait une réforme extraordinairement audacieuse », renchérit Richard Feinberg professeur à l'université de Californie et analyste du Brookings Institute américain.
 
La création d'une devise unique « améliorerait de manière considérable le climat des affaires, en envoyant aux investisseurs des signaux clairs sur la rationalité des prix, elle renforcerait la rentabilité et donnerait un coup de fouet aux exportations », ajoute Richard Feinberg.
 
« Ce serait également un signal fort à la communauté internationale prouvant que Cuba accélère sa marche en avant vers une économie plus ouverte au marché », souligne l'ancien conseiller du président américain, Bill Clinton.
 
Mais la route est encore longue et difficile, s'accordent à reconnaître tous les spécialistes de la question.
 

Pas de calendrier précis

« L'application de cette décision va certainement être lente et compliquée, à l'image de toutes les réformes récentes entreprises à Cuba », assure à l'AFP Michael Shifter, président du groupe de réflexion américain Interamerican Dialogue.
 
En annonçant mardi le lancement du processus d'unification de deux monnaies, le régime communiste cubain s'est bien gardé de fixer un calendrier précis.
 
Mais, « il n'y aura pas de thérapie de choc », a-t-il souligné en indiquant seulement que le processus commencerait par les entreprises, avant de s'étendre aux particuliers.
 
Car la difficulté est particulièrement ardue pour les comptes de l'Etat et des entreprises. Si le Cubain de la rue doit tous les jours chasser le CUC pour arrondir ses modestes revenus en CUP, avec un taux de change de 24 CUP pour un CUC, les comptes publics se font à parité 1/1.
 
Cela créé « une distorsion de toute la réalité économique, qui fausse toutes les décisions économiques et toute planification centralisée », souligne le Cubain Pavel Vidal, ancien spécialiste monétaire du Centre d'Etudes de l'économie cubaine (CEEC) de l'Université de La Havane.
 
Et de fait, le processus de réduction du taux de change entre le CUC et le CUP a déjà commencé de manière expérimentale, note Pavel Vidal.
 

Déjà plusieurs taux

Toute une série de transactions se réalisent à divers taux CUP/CUC, souligne-t-il : ainsi les ventes directes d'agriculteurs indépendants aux hôtels et restaurants se font sur la base d'un taux de 10/1 au lieu de 24/1.
 
L'industrie sucrière, poursuit Pavel Vidal en soulignant qu'il s'agit d'informations « non-officielles », a commencé à régler des transactions à des taux différents du 1/1 officiel pour les entreprises d'Etat : 12/1 pour leurs exportations, 7/1 pour leurs importations, 4/1 pour leurs importations de combustibles, etc.
 
Les réformes, qui ont donné plus d'autonomie à certaines entreprises d'Etat, prévoient également qu'elles établissent toute leur comptabilité en CUP à des taux CUP/CUC variables, avec notamment l'achat de CUC à la Banque centrale à un taux de l'ordre de 10/1.
 
« Aucune information officielle n'est disponible à cet égard », met toutefois en garde l'économiste cubain.
 Pour sortir de cet imbroglio monétaire, le défi à relever est énorme pour le régime cubain, y compris politiquement.
 
Pour Paul Webster Hare, « on va voir si le système économique mis en place par Fidel Castro dans ses grandes dimensions va être démantelé par son frère Raul avant 2018 », échéance du second mandat du président qui a annoncé que ce serait son dernier.