Haïti. Kettly Mars, écrivain : "On peut s'attendre à toutes sortes de dérives"

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La romancière haïtienne Kettly Mars, à Paris en janvier 2013 lors d'une exposition de peinture. ©Stéphane Weber
Cinq ans après le séisme qui dévastait Haïti le 12 janvier 2010, la romancière haïtienne Kettly Mars dresse un constat pour le moins pessimiste de la situation socio-économique de son pays. Interview. 
La romancière Kettly Mars est née et réside à Port-au-Prince en Haïti. Elle a publié de la poésie, des nouvelles et des romans, dont "Saisons sauvages" (2010) et "Aux frontières de la soif" (2013), tous deux édités chez Mercure de France, qui ont reçu un très bon accueil de la critique. L’interview qui suit de l’auteur a été réalisé par mail ce lundi.
 
Cinq ans après le séisme, comment se porte Haïti selon vous ?
Kettly Mars :
Cinq ans après le séisme la situation en Haïti est grave. Au vu de la situation socio-économique désastreuse qui prévaut généralement dans le pays et de l'impasse politique qui atteint une certaine apogée en ce jour symbolique du 12 janvier, l'on peut s'attendre à toutes sortes de dérives causées par l'exacerbation des tensions. Aujourd'hui même, le pays rentre dans un statut d'état chaotique. Toutes les tentatives de négociations politiques entreprises depuis des mois pour arriver à des élections parlementaires et municipales ont avorté sous le poids de la mauvaise foi, de la mauvaise volonté, des agendas occultes des uns et des autres. Pas de parlement constitutionnel, la possibilité d'un exécutif seul à prendre les grandes décisions, la division dans les rangs de l'opposition, les perspectives aujourd'hui sont plutôt sombres. Toutes choses qui favorisent encore plus l'ingérence des forces étrangères qui auront peut-être le dernier mot pour résoudre l'impasse.
 
Lorsque je vous ai interviewée il y a deux ans, vous aviez déclaré : "Il y a une force du statu quo en Haïti, alimentée par un déficit de confiance entre le peuple et le gouvernement." Votre sentiment est-il le même aujourd’hui ?
Il y a eu au départ du mandat du président Martelly l'impression d'une volonté de changer la donne. Il y a eu des personnalités compétentes et de confiance qui ont voulu s'impliquer, mais comme toujours en Haïti, elles ont été repoussées ou se sont découragées. L'amateurisme allié au clientélisme ont eu raison des bonnes volontés de départ. La corruption au niveau de l'Etat s'est accentuée. L'environnement du président Martelly, à de rares exceptions, est une source de conflits. La confiance n'a pas pu être établie. Tout se passe au niveau de clans et de groupes d’intérêts, il n'y a pas de vision collective.
 
Haïti est une nation qui a toujours regorgé d’artistes, de peintres, de plasticiens, de musiciens, d’écrivains, de poètes, dotés d’un incroyable dynamisme. Comment expliquez-vous ce phénomène au vu de la situation du pays ?
L'incroyable dynamisme des artistes haïtiens est un mythe. Il y a des artistes qui crèvent de faim au pays. Il y a tellement de - jeunes - talents qui se perdent, faute de moyens et d'encadrement. Bien sûr, il y a une créativité haïtienne indéniable qui provient aussi de nos manques, de nos espoirs, de nos rêves et de notre riche culture profonde, mais seul un petit nombre arrive à la faire vivre et à en vivre alors qu'elle pourrait être l'un des piliers économiques du pays.

Face au constat pessimiste que vous dressez, que faire, quelles pistes ?
Comment cela se passe dans tous les pays qui "marchent" ? Il y a à la tête de ces pays des hommes et des femmes préparés, énergiques, déterminés qui ont reçu l'héritage politique de faire avancer une nation et qui ont pour mission de porter cet héritage vers l'avenir, pour le plus grand bien du plus grand nombre. Il y a dans ces pays une ou des oppositions politiques mais qui arrivent à cohabiter. Il y a dans ces pays une société civile consciente de son rôle, de sa force et de ses devoirs, une société civile qui participe au développement. Donc changer la donne c'est changer le leadership, c'est mettre au pouvoir des gens capables de l'assumer. Il y a toujours eu en Haïti un déficit de leadership et il semble que nous avons même la malheureuse habitude de nommer comme nos dirigeants des gens incapables, laxistes ou malhonnêtes.
Changer la donne c'est changer le leadership, c'est établir l'unité, la cohésion, la paix qui sont les garants du développement. C'est établir un Etat fort qui exige de chaque citoyen sa participation au travail collectif. Une gageure, car Haïti est un pays dont la société est profondément divisée, une société aux clivages infinis et subtils. Comment arriver à maintenir un équilibre politique, social et économique dans le pays où tous les besoins sont vitaux et urgents pendant qu'on réorganise l'Etat, qu'on combat la corruption, qu'on pense aux projets sur le court, le moyen et le long terme ? Pendant surtout qu'on éduque ce peuple à tous les niveaux ? L'éducation et le travail sont les deux pôles porteurs de toute possibilité de changement de la société haïtienne. C'est cela le défi haïtien. Il y a aujourd'hui plus que jamais un besoin d'hommes et de femmes, de leaders dans le vrai sens du terme dont la première qualité sera de rallier les énergies positives qui sont encore là.
 
Dernier ouvrage de Kettly Mars : "Aux frontières de la soif" (éditions Mercure de France, janvier 2013) - 166 pages - 16,50 euros. (Compte-rendu à lire ici).