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Salon Boucles d’Ebène : la leçon de soi de Juliette Sméralda

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La sociologue martiniquaise Juliette Sméralda, auteur de « Peau noire, cheveu crépu, l’histoire d’une aliénation » (éditions Jasor) ©DR
Au salon Boucles d’Ebène qui se déroule actuellement à Paris (30 mai - 1er juin), la sociologue martiniquaise Juliette Sméralda a délivré sa vision « cosmique » du cheveu, en relation avec l’affirmation et l’estime de soi des Afro-descendants. Rencontre. 
Il y a onze ans, en 2004, la sociologue Juliette Sméralda, chargée d’enseignement à l’université des Antilles au pôle Martinique, publiait « Peau noire, cheveu crépu, l’histoire d’une aliénation », aux éditions Jasor. Cette étude de 350 pages devint rapidement un best-seller, au point que l’ouvrage fut épuisé durant plusieurs années, et que spéculations et enchères fleurissaient sur Internet pour l'obtenir !
 
Las ! Le livre a enfin été réédité en avril 2015 aux mêmes éditions. Et à en juger par l’accueil chaleureux du public dont a bénéficié Juliette Sméralda au salon Boucles d’Ebène, lors de l’atelier qu’elle a animé sur la beauté et l’estime de soi, le succès est encore au rendez-vous.

« Avant, beaucoup de femmes se défrisaient, mais désormais nombreuses sont inscrites dans la réappropriation de soi et ont trouvé de la liberté dans le port de leurs cheveux naturels », explique la sociologue à La1ere.fr. Selon elle, cela marque une avancée sur le plan de la stabilité psychologique. « Un être libéré spirituellement est un être qui peut s’émanciper de la violence des produits chimiques qu’il utilise sur ses cheveux, de toutes ces brutalités sur ses caractéristiques physiques ». Juliette Sméralda souligne volontiers que le cheveu est une fibre cosmique qui nous relie à l’univers et à son énergie. « Le cheveu recèle la totalité des informations qui nous concernent, et de plus il est imputrescible, éternel. C’est un territoire qui marque notre existence. »
 

Un être libéré spirituellement est un être qui peut s’émanciper de la violence des produits chimiques qu’il utilise sur ses cheveux, de toutes ces brutalités sur ses caractéristiques physiques " (Juliette Sméralda)











« Le défrisage change l’image corporelle et l’apparence. On aplatit un cheveu qui mérite de vivre, on l’assassine, on le dénature ainsi que la peau », dit-elle, rappelant que « l’image corporelle est le fondement de l’estime de soi ». Pour Juliette Sméralda, ces pratiques relèvent d’un processus global d’exclusion, plus spécialement de la femme et de l’enfant noirs. « Sous le cheveu que nous supprimons il y a quelque chose que la société ne veut pas et nous oblige à transformer au nom d’un diktat. Nos corps ne sont pas libres. Cette société nous oblige à nous faire petits. Mais pourquoi dois-je être plus soumise que d’autres citoyens ? On a jamais dit à une femme blanche pour trouver un emploi : pas avec ce cheveu-là ! »
 
La sociologue martiniquaise parle de déterminations coloniales et n’hésite pas à évoquer la dimension politique sous la question du traitement du cheveu. « Vouloir reprendre son cheveu c’est reprendre sa liberté. On re-territorialise son corps. Le cheveu est politique, il dit la politique », affirme-t-elle. « Le défrisage était une manière d’être tenu en laisse. Et jamais on a interrogé un groupe humain sur la question du cheveu comme on a interrogé le nôtre ».  
 
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Juliette Sméralda évoque aussi le désarroi de nombreuses femmes noires, au travers de tous les témoignages qu’elle reçoit. « Il y a souvent une addiction au défrisage, avec un sentiment de honte et de déchéance. A tel point que certaines femmes doivent envisager une thérapie et de l’aide. Il y a une mémoire traumatique de la femme noire ou métisse, un blocage émotionnel par rapport à ses cheveux du fait de la dévalorisation constante ». « Mon livre m’a complètement dépassée, il a été un catalyseur qui a libéré cette parole de souffrance immense et multiforme, car ces souffrances ne se disaient pas. »
 
La sociologue martiniquaise relève également l’importance de la transmission aux enfants. « Il faut faire passer le sentiment du beau à l’enfant. Nous devons bien nous occuper de notre descendance. Nous sommes la diversité du monde et personne ne doit nous dire ce que l’on doit porter sur la tête. Il faut aimer nos corps et nos cheveux », conclut-elle. « Nous devons exiger que le monde nous donne notre place et ne pas se complaire dans une situation de domination par une acceptation passive ».
 

A paraître le 1er juin 2015 : Juliette Sméralda, "La culture de l'entraide, un exemple d'économie alternative. Le cas de la Martinique" (éditions d'Ici et d'Ailleurs, Martinique).

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