Ultramarins de Bretagne (4/5) : à Vannes, la famille Sainte-Luce, de Guadeloupe, s'investit dans la vie locale

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Ultramarins de Bretagne (4/5). Originaires de Guadeloupe, les Sainte-Luce sont les ambassadeurs des Outre-mer dans la région vannetaise
Clarisse, Matthias et Philippe Sainte-Luce sont installés à Monterblanc, près de Vannes. ©LP
La1ère.fr vous emmène à la rencontre de Philippe Sainte-Luce et sa famille installés près de Vannes, depuis 1989. Connus et reconnus dans le judo et la vie associative locale, parents et enfants partagent leur culture créole en Bretagne.
Entre deux averses, la grisaille s’installe sur Vannes. A quelques mètres de la sortie de la gare se dresse un bâtiment austère bordant la voie ferrée. Au-dessus de cet entrepôt aux rares fenêtres, le logo de "l’Union des Dom-Tom de Vannes" se dessine avec une carte de la Bretagne teintée de cocotiers. Cet ancien centre de tri de La Poste est devenu le siège des associations ultramarines du département. Chapeau sur la tête, veste de costume et parapluie à portée de main, le président de l'Union, Philippe Sainte-Luce, 49 ans, vient saluer les autres bénévoles installés dans le local.

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Le siège de l'Union des DOM-TOM se trouve sur le parking de la gare de Vannes. ©LP


Le 3e RIMA

"La première fois que j’ai mis un pied en Bretagne, c’était aussi à la gare de Vannes en 1989", se souvient le natif de Capesterre-Belle-Eau. "Un peu après le cyclone Hugo, ma dernière grande aventure guadeloupéenne, remarque-t-il d’un ton doux et posé. J’avais pris le train à Montparnasse avec ma valise et 900 francs en poche". Comme de nombreux autres Antillais attirés par l’armée, le jeune militaire de 23 ans a tout quitté pour intégrer le 3e RIMA (régiment d’infanterie de marine) de Vannes. "En arrivant à la gare, je me suis rendu compte qu’on m’avait volé mon portefeuille, poursuit Philippe à la carrure bien taillée. J’étais sans argent, sans papier, avec une seule valise". "Un gars du RIMA m’a donné 15 francs pour acheter un cadenas et boucler le reste de mes affaires", sourit-il.

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Philippe Sainte-Luce est le président de l'Union des DOM-TOM de Vannes. ©LP


Des paysages de la Guadeloupe

De son arrivée à Vannes, Philippe retient la rudesse du climat et la beauté des paysages, "un littoral fascinant semblable à la Guadeloupe". "Par solidarité, d’autres Antillais m’ont aidé et sont même devenus des frères. Je n’ai plus eu envie de repartir", confie le Guadeloupéen rejoint quatre mois plus tard par sa femme, Franciane.

Né(e)s en Guadeloupe et en Guyane

En 26 ans de carrière militaire au 3e RIMA de Vannes, Philippe Sainte-Luce a gravi les échelons pour devenir sergent chef. Des terrains de guerres au travail de bureau, cet homme au tempérament bien trempé, a multiplié les missions : la première guerre du Golfe en Irak, les Balkans, l’Afrique… "A chaque retour de l’étranger, nous retournions en Guadeloupe avec ma femme pour nous ressourcer. Deux des trois enfants y sont nés, précise fièrement le père de famille. Pour le petit dernier, nous étions en Guyane et nous n'avons pas eu le temps de rentrer".

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Né(e)s en Guadeloupe et en Guyane, Clarisse et Matthias vivent à Vannes et Judith l'ainée vit à Paris pour ses études. ©LP

La famille "Bounty"

Judith 21 ans, Clarisse, 17 ans et Matthias, 8 ans, ont grandi la plupart du temps en Bretagne. "Pourtant, ils n’ont rien perdu de leur culture créole", remarque le papa qui s’amuse à les appeler les "Bounty : noirs dehors et blanc dedans (rires)". "Je suis bien ici, mais je n’oublie pas mes origines", affirme Clarisse qui raffole des vacances en Guadeloupe et de la musique des Antilles.

Reconversion réussie

Depuis trois ans, Philippe a pris sa retraite de l'armée pour "retrouver une vie familiale normale ". Courageux et volontaire, le père de famille a repris ses études à l’université de Rennes pour réussir sa reconversion et devenir intendant dans un collège. De sa carrière militaire, Philippe conserve son sens de l’organisation et de la logistique pour gérer, au quotidien, les activités des enfants et surtout les nombreux cours de judo.

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La fille aînée, Clarisse, sera bientôt ceinture noire de judo. ©LP

La passion du judo

En section sports-études à Vannes, Clarisse passe entre huit et neuf heures par semaine sur les tatamis. Cheveux tressés, kimono ajusté aux larges épaules, la stature de la jeune fille (plus de 70 kilos) impose sur les tatamis du Judo Club 56. "Hadjimé !" Au coup d’envoi du combat, le visage de Clarisse se durcit. Regard perçant, la judokate écrase un à un ses partenaires, sous l’œil attentif de son père.

"Elle a commencé à l’âge de 4 ans", raconte Philippe qui la suit dans chacune de ses compétitions. Championne de Bretagne et du Morbihan, déjà sélectionnée en équipe de France, la jeune Guadeloupéenne a un avenir prometteur. "En la voyant arriver, j’ai tout de suite su que ce gros tempérament avait un fort potentiel, remarque Christian Moutou, son professeur du Judo Club 56. Elle a le profil de grands judokas comme Lucie Decosse et Teddy Riner. Comme eux, il fallait lui greffer l’esprit martial pour que cette gentille fille devienne une guerrière sur le tatami". 

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A 17 ans, Clarisse a déjà été sélectionnée plusieurs fois en équipe de France de judo. ©LP

Clarisse devrait décrocher sa ceinture noire à la fin de l’année et intégrer le pôle espoir, à Rennes, l’an prochain, "si les résultats suivent", ajoute prudemment Philippe. "Pour battre un jour sa sœur", Matthias s’est lui aussi mis au judo. A sa sortie du tatami, son père le réprimande. "Tu jouais trop, il faudra être plus attentif si tu veux réussir", s’exclame Philippe qui admire ce "sport aux valeurs humaines remarquables". 

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Matthias est aussi licencié au Judo Club 56. ©LP


Une maison d’ardoises et de bois

Depuis 1991, la famille Sainte-Luce est installée dans la verdure de Monterblanc, à une quinzaine de kilomètres de Vannes. Avec un toit d’ardoises, des structures de bois et un intérieur orange et jaune vif, cette maison d’architecture bretonne a des notes créoles. "L’an dernier, on s’est fait plaisir en ajoutant une pièce de baies vitrées et de bois", explique Philippe en présentant l’endroit décoré de tissus, de plantes, d’objets de bois et d'un aquarium de poissons exotiques, "petit plaisir" de la famille. 

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La famille Sainte-Luce est installée à Monterblanc, près de Vannes. ©LP

Nouvelle-Calédonie et Guyane

Durant sa carrière militaire, Philippe Sainte-Luce a vécu en Nouvelle-Calédonie de 92 à 94, avec sa femme. Un séjour durant lequel il se rend compte "des disparités de cultures avec les Antilles, même si on parle toujours d’Outre-mer, ça n’a rien à voir". Le couple s'installe ensuite au Sénégal de 98 à 2000 où il "découvre l’Afrique et se confronte au passé en se rendant sur l’île de Gorée d’où partaient les esclaves pour les Antilles". "Une vraie claque", avoue Philippe. Son coup de cœur ? La forêt amazonienne qu’il parcourt lors d’une mission en Guyane de 2006 à 2009.

Une vie associative active

De retour de ses missions, Philippe, ancien footballeur, prend la présidence en 2010 de l’ASCOM, l’Amicale Sportive et Culturelle des Outre-mer. "Dans ce club de football de Vannes, les licenciés sont, pour la plupart, Ultramarins, explique Philippe qui n’hésite pas à sortir le ti-punch après les matchs. L’objectif est d’aider par le sport, les personnes en recherche d’identité, mais aussi accompagner les nouveaux ultramarins qui arrivent dans la région".

Ecoutez ci-dessous l'engagement associatif de Philippe :

"C’est important d’avoir des occupations pour ne pas gamberger le passé militaire, avoue le Guadeloupéen qui veut se débarrasser "d’images parfois lourdes à porter". Pour aider les anciens militaires, Philippe Sainte-Luce a aussi créé le SASC 56, Soutien Action Civisme et Solidarité 56. "Parfois, les soldats risquent leur vie sous le drapeau français et au retour, ils sont livrés à eux-même et se sentent lâchés", constate-t-il. 

Au service des autres et des siens en particulier, cet ambassadeur des Outre-mer en Bretagne, n’imagine pas sa "vraie retraite" tout de suite, mais il sait déjà qu’elle devrait "se faire au soleil, et pourquoi pas en Océanie", sourit celui qui va bientôt recevoir la légion d’honneur.