Après le chaos du nickel : un profit limité pour la Nouvelle-Calédonie ?

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Séance de négoce du nickel et des métaux industriels au LME ©LEON NEAL / AFP
La cotation du nickel à la Bourse des métaux de Londres est toujours suspendue. Les usines calédoniennes devraient bénéficier de la récente flambée, à condition que les prix restent raisonnablement élevés, et à condition aussi que leur production augmente pour répondre à la demande.

Un moment de folie, vite passée ? La flambée historique des cours du nickel est la plus importante jamais enregistrée par un métal à la Bourse des métaux de Londres (LME). Moins d'une semaine plus tard, les cours restent élevés, mais ils sont redescendus de leur "Everest" (100.000 dollars la tonne): une chute de 60%.

Et la Nouvelle-Calédonie ?

Près de la moitié des prix du ferronickel ou du nickel intermédiaire produits en Nouvelle-Calédonie a été fixée lors de négociations avec les industriels en début d’année.

Ces contrats, avec des industriels de l’acier inoxydable ou des batteries électriques, auraient été conclus autour de 20-25.000 dollars, bien avant les folles journées des 7 et 8 mars et loin des 100.000 dollars brièvement atteints par le cours du nickel.

De nouveaux contrats sur les productions à venir seront établis début avril après une renégociation qui tiendra compte de la nouvelle donne. Sur quelle base le nickel sera-t-il vendu ?

Le prix moyen du LME sera encore la référence, avec un cours forcément en hausse, mais une hausse déjà pondérée. La tonne de métal après voir atteint brièvement 100.000 dollars est retombée à 52.000 dollars avant de se stabiliser autour de 36.000 dollars lundi 14 mars à Shanghai.

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Cours du nickel sur le Shanghai Metal Exchange ©Bloomberg via Marex Spectron

Des producteurs responsables

"On ne peut pas envisager trouver des acheteurs avec un prix aberrant, la négociation se fera au cas par cas, rien n’oblige à vendre au cours du LME, ce serait impossible pour les industriels des batteries ou de l’inox, les étrangler ce serait nous étrangler aussi", indique une source proche d'un producteur européen de nickel à Outremer la1ère.

Ce qui est certain, c’est que la hausse folle des cours se répercutera forcément dans les contrats à venir, reste à savoir dans quelle proportion. "Même autour de 35.000 dollars la tonne, ce serait déjà très élevé", poursuit un analyste londonien. Et ce dernier de rappeler un paramètre essentiel : "Pour vendre encore faut-produire suffisamment de nickel, est-ce le cas de la Nouvelle-Calédonie ?".

Le "métal du diable" calédonien

L’année 2021 est derrière nous. Elle restera l'une des plus mauvaises pour la production des trois usines du Territoire, seule une montée en puissance étalée sur l’année en cours permettrait donc une hausse importante des profits.

Cette hausse de la production calédonienne, qui pourrait atteindre 120-140.000 tonnes pour les trois usines, est un objectif réalisable mais rien n’est jamais acquis dans la métallurgie.

"Les 100.000 dollars n’ont aucun sens, c’est la réaction à la douleur d’un gros spéculateur chinois qui s’est pris les doigts dans la porte en acier inoxydable. En réalité, soyons sérieux, ce bref moment de folie des cours du nickel ne représente pas ce que la Nouvelle-Calédonie peut en espérer. Mais ça illustre tout de même le fait qu’il y a des tensions sur le nickel".

Philippe Chalmin, historien des matières premières, fondateur du cercle Cyclope

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Site minier SLN de Tiebaghi en Nouvelle-Calédonie ©Bruno Delante Eramet

Et maintenant ?

La Bourse des métaux de Londres (LME) devrait rouvrir mardi 15 mars, avec un mouvement haussier ou baissier limité à 10%, afin d’éviter toute hausse spéculative ou à l’inverse une correction trop négative des cours.

Sur le Shanghai Metal Exchange (SHFE), l’équivalent asiatique du LME, "on assiste lundi soir à une baisse de 23% de la demande qui est retombée au niveau d’octobre 2015", a signalé Alastair Munro analyste du négociant Marex à Londres.

L’environnement géopolitique actuel, les relations de la Chine avec la Russie sous le regard des Etats-Unis, et le potentiel élargissement des sanctions commerciales ne sont pas favorables au nickel et aux autres métaux industriels.

A Shanghai, la tonne de nickel se négociait à environ 36.000 dollars lundi soir. La flambée du billet vert, monnaie de négociation des échanges, n’est pas non plus une bonne nouvelle pour les acheteurs munis d’une autre monnaie, le nickel est plus cher.

Rappel des faits

Les transactions sont suspendues depuis mardi 8 mars au LME. Le nickel a flambé ce jour-là dans des proportions inimaginables. En l’espace d’un peu plus de 24 heures, il s’est envolé de 250% pour dépasser les 100.000 dollars la tonne, gagnant près de 20.000 dollars en dix-huit minutes dans une ambiance électrique à la Bourse des métaux de Londres, l’une des dernière places mondiales à pratiquer le négoce en physique.

Au cours de la dernière décennie le nickel a oscillé entre 9.000 et 25.000 dollars.

Le métal, qui entre dans la composition de l’acier inoxydable mais aussi des batteries des voitures électriques, a été l’objet d’une flambée spéculative inattendue, brutale et immédiate : un phénomène appelé « cygne noir » (black swan) par les économistes.

Plus précisément, le nickel a subi un « short squeeze » propre aux marchés financiers. Ce moment, limité dans le temps, apparaît lorsque, devant l’augmentation des cours, des fonds spéculatifs ou des entreprises qui leur sont liés spéculent à la baisse pour stopper la hausse, sans réussir à l’empêcher. Ces intervenants doivent alors couvrir leurs positions en ayant l’obligation d’acheter du nickel devenu plus cher.

Entre  quatre et six milliards de dollars de pertes ainsi accumulées auraient dopé la hausse encore davantage, jusqu’à ce que le LME ne décide de suspendre des cours devenus fous. Le 8 mars 2022 restera dans les annales de la finance comme le jour du "métal du diable", le surnom du nickel.