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Embarquement immédiat pour les îles Eparses, petits confettis français situés dans l'Océan Indien. Le Marion Dufresne, navire ravitailleur des TAAF assure une rotation vers Europa, Juan de Nova, Glorieuses et Tromelin, au départ de La Réunion du 4 au 30 avril. Julie Straboni, journaliste à La1ere.fr, est à bord. Voici son carnet de voyages.

Embarquement immédiat

Le Marion Dufresne au port de la Pointe des galets à La Réunion, avant de lever les amarres. © Julie Straboni

Ce 4 avril est le jour du grand départ pour le Marion Dufresne qui va quitter le port de la Pointe des Galets, à La Réunion. Jusqu'au 30 avril le navire ravitailleur des TAAF (terres australes et antarctiques françaises), est en rotation dans l’océan Indien. Il fera escale dans quatre des îles Eparses : Europa, Juan de Nova, Glorieuses, Tromelin, et s’arrêtera à Mayotte pendant deux jours.

Le Marion Dufresne au port de la Pointe des galets, le 4 avril 2019, avant son appareillage pour les îles Eparses © Julie Straboni


Outre des opérations logistiques, le bateau emmène des scientifiques qui poursuivent leurs études autour de l’évolution de la biodiversité et des impacts du changement climatique.

© Julie Straboni


Notre journaliste Julie Straboni embarque ce 4 avril à bord du Marion Dufresne, pour la première partie de ce voyage, vers ces territoires français préservés, à la fois laboratoires et observatoires, support unique pour le développement de la recherche française et internationale. Retrouvez sa chronique chaque jour sur ce carnet de voyage.

© Julie Straboni

Embarquez avec nous ! Et regardez ce bref aperçu du Marion Dufresne avec cette vidéo :

 

Les scientifiques au travail !

Vendredi 5 avril, premier jour de mer. Le bateau a mis le cap sur Europa et les scientifiques ont commencé à travailler. Une pompe est installée à l’avant du Marion Dufresne pour récupérer de l’eau de mer en surface. D’autres prélèvements sont prévus en profondeur, quand le bateau sera arrêté pour des manœuvres spéciales. Tous ces échantillons seront analysés pour mesurer différents paramètres (comme le pH et la température, entre autres) entre zéro et mille mètres.

Eric Douville, ingénieur de recherche sur son spectrophotomètre, qui permet de mesurer le pH © Julie Straboni


Eric Douville travaille au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement au Commissariat à l’énergie atomique. Pour cette rotation, il participe au projet Clim-Eparses qui a pour objectif de déterminer les impacts du changement climatique sur les écosystèmes coralliens des îles Eparses.

Deux campagnes océanographiques ont été réalisées en 1963 et 2004 : entre ces dates, le Canal du Mozambique s’était fortement acidifié. Ces nouvelles données, ainsi que le carottage des coraux, permettront de mesurer le taux de chute du pH sur les cent dernières années. « Aline Tribollet de l’IRD s’intéresse à la bioérosion des coraux, soit les micro-organismes qui attaque le squelette et le fragilise. Là où je m’attache à l’impact sur cette chute - à long terme-, des paramètres environnementaux sur le développement des coraux », explique Eric Douville.
 

Madagascar en vue au poste de pilotage

La haute mer s’est habillée d’un relief brumeux. Après une journée de navigation avec l’horizon pour seul paysage, Madagascar est apparue au loin. Le Marion Dufresne longe le sud de la Grande île, dont sont originaires les membres d’équipage qui ne sont pas Français.

Les 33 membres d’équipage sont originaires de Madagascar. © JS


Ils sont deux Malgaches parmi les dix officiers. On compte deux femmes également, dont Karen Carpentier, lieutenant-océano, qui était de quart jusqu’à midi ce samedi. C’est sa deuxième rotation sur le navire des TAAF.

L'officier Karen Carpentier © JS


Outre les gradés, il y a trente-trois membres d’équipage originaires de Madagascar : quinze sur le pont (maîtres d’équipage et matelots), sept aux machines et onze dans l’équipe hôtellerie-restauration.

Florent Landreau est le commandant du Marion Dufresne depuis deux ans © JS

 

Florent Landreau est le commandant du bateau depuis deux ans. Il supervise les opérations et participe à la conduite à l’approche des côtes, dans les rades et les ports. « C’est un métier de passion, de rencontres, et où le rythme est équilibré entre le temps en mer et à terre (deux mois en mer, deux mois sur terre). »

© JS

 

Oiseaux à l’horizon, langouste en provenance des TAAF

Voici trois jours que Philippe Borsa, de l’IRD de Montpellier, guette le moindre mouvement au large.  Le chercheur espère apercevoir des baleines ou des orques, comme lors de la rotation de 2011.

Philippe Borsa, chercheur à l'IRD de Montpellier © JS


En ce dimanche matin, la mer est légèrement agitée et offre une belle visibilité, sans écume à la surface. Si les mammifères marins restent introuvables, des oiseaux – Sternes fuligineuses et Labbe – offrent leur profil aux passionnés à jumelles qui ont rejoint Philippe. Il note ces apparitions dans un cahier, en ajoutant les coordonnées GPS.

Préparation des instruments de mesure (apparaux) par l’équipage © JS


9h30 : Les apparaux sont de sortie ! Des instruments de prélèvement et de mesure sont déployés depuis le bateau et en mer grâce à une des trois annexes du Marion Dufresne, à l’arrêt pour quelques heures.

L’annexe du Marion Dufresne récupère deux scientifiques du programme Mic Mac, qui va évaluer la pollution de plastique aux abords des îles Eparses (macro déchets et micro plastiques). © JS

Des bouteilles vont capturer de l’eau de mer en profondeur (jusqu’à 1000m) et un filet « manta » (il ressemble à la raie) va récupérer deux tailles de plastique.
 

Le chef prépare de la langouste venue des Terres australes et antarctiques françaises pour le repas de midi de ce dimanche. © JS


Côté intendance, pour nourrir entre 120 et 140 personnes tout au long de la rotation (certains quittent le bateau à Mayotte), des menus et des portions ont été arrêtés. C'est une tradition dans la Marine marchande, il y a un repas amélioré le jeudi et le dimanche ! Aujourd’hui : croissant au petit- déjeuner, légine en entrée et langouste pêchée à Amsterdam (dans les TAAF) au déjeuner.

Une grosse partie du poisson et des produits de la mer est fournie par la Sapmer. Le frais, les fruits et légumes et les spécialités créoles (boucané, saucisse fumée ...) sont achetées à la Réunion : c’est 120 kg de salade, 110 kg de fruits de la passion… En saison les letchis sont… malgaches. Le reste des produits vient d’Europe, comme les 250 kilos d'orange.
 

Déploiement général sur Europa

La première des îles éparses est à portée de vue ce matin au réveil. Stationné à deux km des côtes d’Europa, le Marion Dufresne va peu à peu se vider de ses passagers.

Des scientifiques attendent de monter sur l’un des sept zodiacs de sortie ce lundi. © JS


C’est d’abord ceux qui vont à terre qui embarquent dans l’hélicoptère (55 personnes). Puis vient la valse des zodiacs, descendus grâce aux grues, qui emmènent les équipes de plongeurs vers leurs objectifs (31 personnes).

Les scientifiques déscendent l'échelle de coupée du Marion Dufresne pour rejoindre la "portière" © JS

ILes scientifiques montent ensuite sur ce que l’on appelle la « portière » (sorte de plateforme-radeau), étape avant l’annexe du Marion Dufresne, puis le zodiac © JS

Le « work boat » ou annexe du Marion Dufresne, avec Europa en fond © JS


L’hélicoptère continuera ses rotations avec le matériel pour les scientifiques et les opérations logistiques. Un déploiement unique, géré au millimètre par l’équipage et les représentants des TAAF.

Journée chargée pour les personnels d’Hélilagon avec de nombreuses rotations vers la terre, pour emmener les hommes et le matériel © JS


Durant les quatre jours d’escale à Europa, le bateau va se vider du ravitaillement prévu pour les militaires du RPIMA (de la Réunion), et récupérer les déchets qu’ils ont accumulés (cendres de ce qui peut être brûlé et plastique échoué sur les côtes).

Des manœuvres surveillées par le commandant depuis la passerelle (poste de pilotage) © JS


A terre, onze programmes scientifiques sont déployés. Cela va de la récolte de végétation à la pêche à pied avec un filet, de l’installation de capteurs météorologiques au ramassage de déchets plastiques. Trois équipes resteront sur place les nuits pour des observations ornithologiques sur les frégates, fous à pieds rouges, puffins tropicaux, les pailles en queue et sur les sternes fuligineuses. De toutes les îles Eparses, Europa, avec ses 30 km², est celle qui présente l’avifaune marine la plus diversifiée, avec huit espèces nicheuses recensées.

Les frégates font partie des espèces présentes sur l'île Europa. © Sophie Lautier / AFP

Sur Europa

Le Marion Dufresne vu d’Europa © JS

7h55 : L’hélicoptère dépose les derniers passagers sur Europa. Cédric Marteau, directeur de l’environnement des TAAF, emmène un petit groupe au cœur de l’île sur les traces des oiseaux marins nicheurs.

Cédric Marteau (TAAF), David Gremillet (CNRS) et Aurélien Prudor (programme Climom), trois ornithologues en discussion près de la colonie de l’Euphorbaie d’Europa. © JS


Cet ornithologue de formation connaît bien cette colonie très active de l’euphorbaie (savane composée d’arbres appelés Euphorbes), qui comptent des frégates Ariel, des frégates du Pacifique et des fous à pieds rouges.

Fous à pieds rouges © JS


Ces oiseaux tropicaux se reproduisent toute l’année grâce à une alimentation propice et des températures qui changent peu. Au loin ils font des circonvolutions, cherchant le vent thermique qui les emmènera à la pêche en mer ou leur permettra de repérer l’émergence de bébés tortues tout juste sorties du sable.

Frégates (mâle au goitre rouge à gauche) © JS


En observation au cœur de la colonie surgit David Gremillet (CNRS), du programme Climom sur « l’impact des changements climatiques sur les oiseaux marins tropicaux ». Arrivé la veille, lui et son équipe dorment sur place pour faire de la thermographie infrarouge. Ainsi l’image de l’oiseau informe sur sa température de surface : l’après-midi, les frégates au pelage noir voient la température de leur dos grimper à plus de 50° ! « Pour dissiper cette chaleur elles vont perdre de l’eau, et cela conditionnera leur durée de résidence sur le nid sans manger », explique David Gremillet.

Epave sur la plage d’Europa © JS

"Jusqu’au dernier boulon"

Il n’y a pas que les scientifiques qui bénéficient de la rotation du Marion Dufresne. Profitant des capacités logistiques du navire, des missions annexes se tiennent en parallèle à terre. L’hélicoptère permet le ravitaillement du camp militaire (eau, nourriture, carburant…) et la récupération des déchets accumulés par le régiment.

© JS


De leur côté les TAAF entretiennent leur bâtiment (auparavant celui des météorologues) dans le but d’améliorer sa fonctionnalité et de mieux répondre aux besoins divers : missions scientifiques, de conservation, logement permanent du gendarme et de l’agent de conservation à Europa (mission de 3 mois). Vu la quantité de moustiques sur l’île, les toilettes sèches extérieures ont été renforcées en moustiquaires. Pour limiter la présence de rats et d’oiseaux invasifs appelés corbeaux pie, l’homme doit veiller à une bonne gestion de ses déchets pour ne pas modifier l’environnement de cet observatoire unique au Monde.

Le Réunionnais Philippe Lesquelin de Météo France et Olivier Bousquet de l’Université de la Réunion creusent une tranchée près du bâtiment TAAF. © JS


Pendant le montage d’un nouveau mât vent par les agents de Météo France, les membres de l’Université de La Réunion du projet IOGA4MET-EI installent de nouveaux capteurs météorologiques qui leurs permettront de surveiller et d’anticiper les principaux paramètres qui pilotent l’activité cyclonique (Canal du Mozambique et île de Tromelin).

L’équipe du programme IOGA4MET-EI d’Olivier Bousquet © JS


Quand au binôme de la DGAC (Direction générale de l’aviation civile), il a réalisé la maintenance de la radio air/sol qui sert à contacter les avions qui se posent sur la piste, soit un Casa de l’armée qui vient tous les 45 jours environ. Il est également en charge de la « dépollution » des installations d’une ancienne antenne de 12 mètres tombée il y a quelques années.

Près du bâtiment TAAF : il a fallu pas moins de six hommes pour déterrer un câble électrique enterré dans le sable depuis des décennies ! © JS


Cette radiobalise (qui permettait aux avions de trouver l’île) a depuis été remplacée par des satellites. « Nous enlèverons jusqu’au dernier boulon », explique Philippe Szcrupak de la DGAC.

L’ancien matériel (radiobalise) de la DGAC est prêt à remonter sur le Marion Dufresne pour être traité à la Réunion © JS

 

Philippe Szcrupak sur le site de l’ancienne installation d’une radiobalise de la DGAC. © JS


 

Poissons, tortues et… plastique

Quatrième et dernier jour sur Europa. Les scientifiques s’activent pour finir leurs installations, prélèvements, enregistrements et analyses. Du côté du programme Mic mac qui évalue la pollution de plastique aux abords des îles Eparses, on a collecté tous les résidus d’une plage sur une distance de 50 mètres. Outre les éternels briquets et tongues, on trouve des brosses à dent, des bouteilles et surtout des dizaines de bouchons esseulés. Stockés par catégories, ils iront rejoindre les échantillons prélevés en mer.

Nouveau prélèvement sur Europa pour l’équipe du programme Mic mac… reste à trier et analyser cette masse de données plastique. © JS


Le programme Dheep de Philippe Borsa (IRD) revient de sa pêche à la Demoiselle. Ce petit poisson est l’objet de toutes les attentions depuis plusieurs années, dans l’océan Indien comme dans le Pacifique. L’espèce est composée de deux populations majeures, qui ont encore évolué en mer rouge (Indien) et en Polynésie française (pour la branche Pacifique). Quelle est l’histoire de cette population de poisson ? Le but est de reconstituer l’histoire démographique de l’espèce, qui informe sur sa capacité d’adaptation aux changements climatiques majeurs. D’autres espèces seront prélevées : poissons de lagon, étoiles de mer, concombres de mer, mollusques…

L’équipe de Philippe Borsa, de l’IRD, prélève des nageoires (ou des tissus) de Demoiselles aux abords des îles Eparses. La séquence ADN d’une petite centaine d’individus sera analysée. © JS


La plage située devant le bâtiment des TAAF est pleine de cratères creusés par les tortues vertes qui viennent pondre à Europa. Avec 12 000 pontes par an, c’est le plus gros site de l’océan Indien. Les prédateurs sont nombreux : oiseaux, bernard-l’ermite , requins ou poissons… On estime qu’une sur mille survivra, pour revenir elle aussi pondre sur l’île dans quelques années.

Traces de tortue venue pondre sur la côte d’Europa © JS


 

Un consortium de recherche international

Au large d’Europa, dans l’océan Indien. © Photo Alexis Cuvillier (TAAF/IRD).


Cette rotation dans les îles Eparses est réalisée dans le cadre d’un consortium de recherche qui associe le CNRS-Inee (Institut écologie et environnement), l’IRD (Institut de recherche pour le développement), l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer), l’Agence française pour la biodiversité, l’Université de La Réunion et le Centre universitaire de Mayotte.

: Les plongeurs du programme GCRMN comptabilisent, le long d’un transect (ruban gradué) les différents coraux et poissons. © Photo Ludovic Hoarau (TAAF/IRD/3R).


C’est grâce à tous ces partenaires et à leur participation financière que l’expédition a pu être montée. Après une première programmation en 2011-2014 qui avait vu la validation de 18 projets pour des missions de terrain, ce sont 14 nouveaux programmes qui ont été sélectionnés par un conseil scientifique (programmation 2017-2020). Les TAAF mettent à disposition le Marion Dufresne et les équipes logistiques et techniques à bord.

Au large d’Europa, dans l’océan Indien © Ludovic Hoarau (TAAF/IRD/3R).


Profitant de cette rotation, trois autres projets ont été associés dans le cadre de l’Ifrecor (Initiative française des récifs coralliens) qui concerne tous les territoires d’outre-mer. L’ambition : approfondir la connaissance sur ces récifs et mesurer leur état de santé, ce qui n’a pas été fait depuis trois ans. Un inventaire réalisé notamment par l’équipe de Pascale Chabanet de l’IRD de la Réunion (programme GCRMN pour Réseau mondial de surveillance de l’état de santé des récifs coralliens), et le collectif de Mégafauna qui s’attache à révéler la biodiversité invisible en utilisant l’ADN environnemental.

Les carottes de coraux réalisées par le programme Clim Eparses d’Aline Tribollet (IRD) au large d’Europa. 1cm = 1 an : ces prélèvements permettront d’observer les impacts du changement climatique passé et présent sur le fonctionnement des récifs coralliens faiblement anthropisés. © Nelly Roy


Avec des scientifiques venus de la grande région (Mozambique, Afrique du sud, Seychelles, Madagascar) et d’ailleurs (USA, Canada, Angleterre, Ecosse, Allemagne, Japon, Taïwan), cette collaboration pluridisciplinaire crée une belle émulation. L’idée est également de mutualiser les données et de définir d’éventuelles interactions entre les conditions météorologiques, les populations de poissons ou d’oiseaux… et l’état de santé des coraux.

Une tortue imbriquée au large d’Europa. © Ludovic Hoarau (TAAF/IRD/3R).


 

Des tortues vertes équipées de balises prototypes

Après un jour de mer, le Marion Dufresne est venu au plus près de Juan de Nova, l'une des îles Eparses en forme de croissant de 5 km² située à 150 km de la côte ouest de Madagascar.

© TAAF


Avec ses 200 km² de récifs, l’île est devenue le refuge de plusieurs centaines d'espèces marines. Les TAAF et les militaires présents sur place se sont alliés pour lutter contre la pêche illégale - notamment d’holothuries (concombres de mer)-, et protéger ces ressources halieutiques.

En parallèle du travail sur terre et en mer, d’autres scientifiques continuent les recherches ou stockent et conditionnent les précieux échantillons récoltés dans les 650 m² de laboratoires que compte le bateau.

Alexandra Ter Halle (CNRS) filtre l’eau de mer prélevée en surface et à 25 m, près de la côte ou au large, pour fixer les nanoparticules de plastique. Les filtres seront ensuite analysés en laboratoire à l’aide d’un spectromètre de masse. © JS

© JS


Le groupe Mic mac (CNRS), qui évalue la pollution de plastique, filtre l’eau puisée en surface et à 25 m de profondeur pour fixer les nanoparticules invisibles à l’œil nu. Pendant qu’un chercheur isole les fragments érodés, vieillis et fragiles, récupérés grâce au filet manta.

Le filet manta récupère les miettes de plastique à la surface de l’océan Indien. © JS

 

Jean-François Ghiglione (CNRS) isole les miettes de plastiques récupérées par le filet manta à la surface de l’océan Indien. © JS

Jean-François Ghiglione (CNRS) stocke chaque fragment de plastique dans une éprouvette… à la pince à épiler. Patience ! © JS


Autour d’Europa, île Eparse éloignée de tout impact humain, les prélèvements annoncent de fortes concentrations en plastique.

Deux des scientifiques du programme pIOT (Pierre Gogendeau et Hugues Evano) relâche une tortue verte après avoir fixé une balise sur sa carapace. © Photo Mayeul Dalleau (pIOT/Ifremer/CEDTM)


Avec huit tortues vertes juvéniles équipées et cinq stations de réception installées à Europa, le projet pIOT a validé ses objectifs. L’équipe a développé des balises nouvelle génération qui permettent l’émission d’un plus grand spectre de données : pression, température, mais aussi temps passé en surface, nombre de plongées, profondeur moyenne… Elle tente avec ce prototype d’éviter la géolocalisation par satellite en privilégiant la triangulation via les ondes LoRA (utilisées pour les objets connectés) et les stations de réception placées dans la mangrove-lagon.

Dans un mois ces dernières seront démontées par un agent des TAAF et les cartes SD qui contiennent les enregistrements seront renvoyées à l’Ifremer, au Port. Une technologie déjà testée à la Réunion - dans les bassins de Kélonia, en laboratoire et en mer -, bien moins coûteuse que les systèmes d’observation habituels.
 

Sur Juan de Nova

Le Marion Dufresne mouille au nord, au plus proche de Juan de Nova. © JS

Juan de Nova et ses plages paradisiaques, à l’eau cristalline, est un site de reproduction des tortues imbriquées. Des colonies de sternes (fuligineuse et huppée) nichent dans les pointes de cette île en forme de croissant, les zones les plus naturelles, aux végétations littorales dans un état de conservation exceptionnel à l’échelle de l’océan Indien.

Juan de Nova : Le platier et le lagon s’étendent sur 200 km² © TAAF


40 degrés au sol, l’océan à 28 : l’insolation guette ceux qui y posent le pied. Les légionnaires en faction sur cet atoll karstique emmènent cinq litres d’eau par personne lors de leurs entraînements sur les sentiers.

Le plastique est partout dans les îles Eparses. Une plage du sud-est de Juan de Nova. © JS


Le cyclone Idaï a stationné de longues heures sur cette île Eparse en mars dernier, déracinant des filaos d’envergure. L’espèce y est largement représentée autour de la piste d’atterrissage qui marque le paysage. La station des TAAF a souffert de cet épisode météorologique : la varangue a été soufflée par le vent et le sable s’est insinué dans les bâtiments. Le personnel dédié aux infrastructures est à pied d’œuvre pour sécuriser et remettre en état.

Un filaos déraciné près de la Maison Patureau, vestige de l’histoire coloniale de Juan de Nova. On y a exploité le phosphate jusqu’en 1968, à la force des bras d’ouvriers mauriciens et seychellois. Les contremaîtres y faisaient régner une discipline très dure, imposant des quotas de production, menaçant de châtiments corporels et de retenues sur salaire. © JS

Le drapeau français flotte à nouveau sur Juan de Nova. © JS


Sur le Marion Dufresne le programme Hop to cope, de l’unité CRIOB de l’Ecole pratique des hautes études, suit son cours dans un laboratoire près du PC scientifique. L’eau de mer arrive directement via des robinets, elle est filtrée et désinfectée avant d’alimenter les cuves où attendent des Demoiselles et des Poissons-clown.

Shaun Killen de l’Université de Glasgow mesure le métabolisme des Poissons-clown et des Demoiselles pendant douze heures : on sait quelle énergie il dépense et à quel point il aura besoin de nourriture, alors que la température change. © JS


Sur plusieurs jours les scientifiques vont augmenter la température des bassins pour les acclimater (+ 3 degrés au final), afin de procéder à plusieurs mesures : réponse au stress (via des prises de sang et l’analyse des hormones) et évolution du métabolisme (taux d’oxygène dans l’eau). Une manière de mesurer comment ils réagissent aux changements climatiques.

© JS

Le rapatriement des déchets

Un travail de forçat  se termine sur Juan de Nova. Les militaires donnent un coup de main aux agents des TAAF pour rassembler et empaqueter les déchets qui sont rapatriés par hélicoptère sur le Marion Dufresne. Tôles et plaques de métal sur des palettes, big bag de plus de 100 kg  ou remplis de plastique, citernes : il faudra plusieurs heures pour évacuer le tout sous un soleil de plomb.

Il aura fallu des heures aux agents TAAF pour expédier les déchets de Juan de Nova sur le Marion Dufresne © JS


C’est l’occasion de ramener les déchets ramassés quotidiennement par le gendarme réunionnais et les légionnaires. Lors de la tournée du matin, c’est 60 kg de tongues, briquets et objets divers qu’ils ont trouvé sur les plages. On estime qu’un mètre cube est ainsi collecté chaque semaine.

La collecte du gendarme réunionnais sur Juan de Nova © JS


Les botanistes
Avec 400 jours cumulés sur les îles Eparses depuis 2009, Jean Hivert fait partie de ceux qui les connais le mieux. Ce botaniste du Conservatoire botanique national de Mascarin est venu pour compléter l’herbier entamé il y a plusieurs années.

Jean Hivert complète l’herbier des Eparses lors de sa 28e mission dans ces îles. Le Conservatoire botanique national de Mascarin a un agrément qui a élargit son territoire d’étude à ces îles du Canal du Mozambique. © JS


Dans son presse-papier il stocke plusieurs de plantes à destination du Conservatoire à la Réunion et à Mayotte, mais aussi celles du Missouri botanical garden, et des Muséum national d’histoire naturelle de Paris, Genève et Tananarive. Si Juan de Nova est moins préservée qu’Europa, car l’homme y a transformé le milieu en introduisant des espèces exotiques, la protection menée depuis permet une renaturalisation. Ces observations régulières du terrain permettent d’emmagasiner des connaissances en vue d’une meilleure gestion des écosystèmes.

© JS


En parallèle se tient le premier inventaire des lichens des Eparses, mené par Rémy Poncet (UMS PatriNat). Le lichenologue arpente les îles pour prélever des échantillons qui iront enrichir les collections de plusieurs institutions.

Rémy Poncet (à droite) (UMS) et Christian Fontaine (CBNM) récoltent des lichens sur Juan de Nova. Placé dans une enveloppe, l’échantillon porte le nom de l’arbre sur lequel il a été récolté, ainsi que ses coordonnées GPS. © JS


A Europa où ils étaient très visibles et représentaient une grosse biomasse, ils se font discrets sur Juan de Nova, colonisant les écorces des arbres par petites touches. « C’est beaucoup plus pauvre et il faudra expliquer pourquoi », développe rémy Poncet.

© JS

Bilan d’étape

Le Marion Dufresne fera escale à Mayotte jeudi, avant de reprendre la mer vers Glorieuses et Tromelin. C’est la fin de notre voyage à bord du navire océanographique. L’occasion de faire un premier bilan de certains programmes, et de leurs observations sur le terrain.

Pour l’équipe du Centre universitaire de formation et de recherche de Mayotte (CUFR) qui mène une étude sur les assemblages de poissons, le constat est mitigé. En tout cas en matière de mise en œuvre pratique. L’observation porte sur la zone mésophotique de l’océan, peu connue, où la lumière pénètre, entre 30 et 150 mètres. Ici l’expérience s’est arrêtée à 80-90 mètres. Des systèmes de caméras de sport (sur des tubes de PVC) ont été déployés, ainsi qu’un marquage en ligne droite de 50 mètres, qui permet de caractériser la faune aquatique et les habitats. Avec des heures d’enregistrement, on peut définir un indice de diversité.

Yann Mercky (CUFR) descend en apnée déposer la caméra longue durée qui filme à 6 m et pendant 8 heures. Un dispositif qui complète les observations en profondeur, dans la zone mésophotique. © DR


Sauf que le courant aux abords des Eparses - qui dépassait les deux nœuds -, a fait décrocher le dispositif. Allié aux contraintes d’approche de Juan de Nova qui n’a permis de travailler en dehors du lagon qu’un jour sur quatre… Le chef de projet Thomas Claverie n’a donc pas pu boucler son protocole, qui a déjà bien avancé à Mayotte. D’Europa au département français de l’océan Indien, le scientifique travaille sur un gradient d’anthropisation : d’un endroit où il n’y a pas d’impact direct de l’homme, vers un environnement relativement touché, en passant par Juan de Nova, l’intermédiaire qui subit des épisodes de pêche illégale.
Le but est de vérifier si les zones mésophotiques constituent des refuges protégés des activités humaines ou des avaries climatiques, comme des épisodes de blanchissement. Une réserve de larves de poissons pour les zones peu profondes.

Le calibrage de la surface d’échantillonnage par l’équipe du programme Mapor, du Centre universitaire de formation et de recherche de Mayotte. © DR

Le dispositif vidéo déployé par l’équipe de Thomas Claverie (CUFR), ici à Mayotte. A Europa, à 30 m, un requin baleine apparaît sur l’enregistrement. Un spécimen qui n’a jamais été observé sur place. © DR


Après l’épisode de blanchissement massif observé en 1998 à l’échelle mondiale sur tous les récifs coralliens, un réseau global de surveillance a vu le jour. Très rapidement des stations de surveillance sont mises en place à La Réunion, à Madagascar, aux Comores, aux Seychelles et à Maurice, puis aux Eparses dans les années 2000.

L’inventaire des poissons et du benthos par l’équipe du programme GCRMN-IE, grâce à un transect (ruban gradué), observation visuelle et film. © Pascale Chabanet (IRD/TAAF).


Pascale Chabanet est aujourd’hui directrice de l’IRD de La Réunion. Depuis une quinzaine d’années, elle plonge sur ces points précis afin de répertorier la faune et le benthos (ensemble des organismes marins qui vivent dans les fonds aquatiques) d’après des observations visuelles.

© Pascale Chabanet (IRD/TAAF).


Dernier point à Europa en 2016. Deux ans et demi plus tard, la chercheuse a trouvé un corail en bon état de santé, mais les prédateurs se font plus rares (requins, mérous). Sur Juan de Nova, en 2013, on notait une augmentation du corail vivant.
Surtout la biomasse (poids des poissons mesuré grâce à la longueur et le nombre d’individus) était très forte et la diversité très élevée. Mais en 2019 la couverture corallienne a fortement chuté et les prédateurs sont quasiment absents. La faute à la pêche, et aux phénomènes El Nino, qui réchauffent les eaux de surface et se produisent de plus en plus souvent.

© Pascale Chabanet (IRD/TAAF).


Les Eparses servant de points de référence, le constat est douloureux. Outre le changement climatique, la menace principale vient de l’impact des activités humaines. « Il faut que ces récifs continuent à être suivis, que l’on se batte pour eux, et que l’on ait des données chiffrées pour argumenter auprès des décideurs, explique Pascale Chabanet. Ces îles sont des joyaux que l’humanité doit préserver pour le futur. »
 

Mayotte !

Le Marion Dufresne à Mayotte © Julie Straboni

Le Marion Dufresne est arrivé à Mayotte. C'est la fin de cette première partie de la rotation dans les îles Eparses, et la fin de ce carnet de bord. Demain, de nouvelles équipes monteront à bord pour participer à la suite de la rotation. Le navire des TAAF va repartir vers l'archipel des Glorieuses, puis mettra le cap sur Tromelin, avant de regagner La Réunion. 

© Julie Straboni

Le Marion Dufresne dans le lagon de Mayotte, jeudi 18 avril © Julie Straboni

Merci de nous avoir suivi. Bon vent et belle mer au Marion Dufresne, à son équipage et aux passagers pour les jours qui viennent. 

© Julie Straboni

En immersion sur le Marion Dufresne, un magazine radio à écouter ici (40 minutes) :