"C'est soit se suicider, soit quitter la Martinique" : en Outre-mer, les victimes d'inceste "acculées"

violence
Illustration inceste parole adulte
Photo d'illustration ©MARTIN BERTRAND / HANS LUCAS / HANS LUCAS VIA AFP

Depuis quelques jours, le hashtag #metooinceste émerge sur les réseaux sociaux. Des victimes témoignent, souvent pour la première fois. Mais la petite taille et la promiscuité des territoires insulaires rendent la libération de la parole plus difficile en Outre-mer, selon le psychiatre Louis Jehel.

Le Dr Louis Jehel alerte sur les conséquences du silence - voire d'un véritable tabou dans certaines familles des Outre-mer. Professeur de psychiatrie à l'université des Antilles en Martinique, il est également président de la société française de psychotraumatologie et président de l'institut de victimologie à Paris.

Il s'inquiète de la fréquence des crimes d'inceste, de la difficulté plus grande à en parler, conscient que les victimes, notamment les femmes, développent fréquemment des comportements addictifs aux drogues et à l'alcool et recourent plus souvent au suicide ou à la tentative de suicide. 

Le manque d'anonymat, frein à la libération de la parole

Depuis l'affaire Duhamel, révélée par le livre de Camille Kouchner "La familia grande", des milliers d'hommes et de femmes livrent de courts témoignages sur les réseaux sociaux, répertoriés par le hashtag #metooinceste. Ces messages - souvent anonymes - expriment ce qui jusqu'ici était resté indicible pour nombre de victimes, le traumatisme d'avoir été violé, enfant, par un parent proche. Déjà, avec la vague #metoo, internet avait permis de rompre le silence sur des violences, sous couvert d'anonymat.

"Ce qui est singulier ici, c'est que les Antilles sont des îles, explique le Dr Jehel qui exerce en Martinique. Le caractère insulaire des territoires d'Outre-mer - quand il s'agit de territoires insulaires - fait qu'on est sur des densités de population importantes et que beaucoup de familles se connaissent. On a un phénomène d'interconnaissance qui rend les choses très compliquées." Raconter une ou plusieurs agressions sexuelles commises par un parent proche, sans craindre d'être stigmatisé, pointé du doigt ou tout simplement reconnu, c'est toute la difficulté des victimes qui vivent dans des petits environnements, refermés sur eux même, comme la plupart des territoires d'Outre-mer.

Ici, il y a l'inquiétude qu'il y ait quelqu'un de la famille dans l'hôpital où la victime va consulter. Du coup, il y a une crainte que les informations soient diffusées. 

Louis Jehel, psychiatre

 

"J'en ai vu beaucoup des victimes d'inceste en Martinique et, pour un grand nombre d'entre elles, lorsque les faits commencent à être révélés, elles se sentent acculées avec un choix : soit se suicider soit quitter la Martinique." Pour le médecin, les victimes manquent du soutien de la communauté et subissent une pression familiale bien plus forte qu'ailleurs. Elles se sentent "en danger. Beaucoup prennent la décision de partir, notamment au moment du procès, au moment où les faits sont révélés, parce qu'elles ont une pression trop importante. C'est un gros effort de rester." 

L'inceste plus tabou en Outre-mer

"Acculées", nombre de victimes préfèrent se taire, ne pas déposer plainte, malgré "une situation profonde très désorganisante, très déstructurante et dans laquelle elles peuvent souffrir des dizaines d'années en silence."  A la difficulté d'évoquer un crime ignoble commis par un parent s'ajoute le poids du tabou. Louis Jehel évoque "l'absence de discours et le fait qu'il ne faut pas en parler qui est plus important en Outre-mer."

Comme le silence qui l'accompagne, l'inceste est parfois un héritage dans certaines familles. "Comme c'est fréquent et banal, j'entends aussi beaucoup de mamans dire à leurs petites filles : 'ce n'est pas grave, j'ai vécu la même chose, tu vas voir, tu vas finir par l'oublier. Et, du coup, tu fais comme moi, tu te tais et tu vas l'oublier.'"

L'inceste plus fréquent en Outre-mer

D'une manière générale, "les populations concernées par l'inceste sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne le pense", affirme le Dr Jehel. Pourtant, à son arrivée en Martinique il y a dix ans, le psychiatre - qui s'intéressait déjà au phénomène de l'inceste - essuie une forte défiance : "on m'a dit que l'inceste n'existait pas en Martinique, on m'a dit qu'il fallait que j'arrête de parler de cela, qu'il n'y avait pas d'inceste en Martinique."

La question de la fréquence de l'inceste aux Antilles est évoquée, en mars 2019, dans un rapport d'information de la délégation aux Outre-mer de l'Assemblée nationale : "Une donnée spécifique dans l’arc caribéen est la prégnance de croyances magico-religieuses qui attribue à la virginité richesse et réussite, ce qui contribue à un fort taux d’inceste", d'après Josette Augustin, déléguée régionale aux droits des femmes en Martinique.

Dès 2014, Pascale Vion, alors rapporteure d'une étude pour le Conseil économique social et environnemental, affirmait qu'"en Martinique, 7% des femmes sont victimes de violences sexuelles. Ces violences sexuelles sont plus nombreuses qu’en métropole et notamment les cas d’inceste. Après des auditions menées sur place avec la déléguée aux droits des femmes, nous avons appris que l’inceste porterait bonheur à la famille et notamment au père incestueux. L’inceste ferait donc partie d’une sorte de tradition culturelle dans certaines familles."

Alcool et drogues, mécanismes de survie

Pour parvenir à "mettre à distance la réalité" et les violences sexuelles endurées, "un des mécanismes - qu'on connait bien dans nos territoires - c'est de prendre de la drogue, c'est de prendre de l'alcool." D'après Louis Jehel, les violences sexuelles commises par un parent sont retrouvées comme un facteur de début des alcoolisations, en particulier chez les femmes.

Quand on voit des jeunes qui s'alcoolisent et en particulier des filles, il faut interroger ce risque qu'elles aient été victimes de ce type d'agression. Il faut le faire avec beaucoup de finesse, sans la présence des parents. Ça va les protéger du risque suicidaire qui est très important.

Dr Louis Jehel, psychiatre


"L’alcoolisme est un fléau répandu parmi les populations amérindiennes et kanak, ce qui se traduit par une banalisation des violences y compris intrafamiliales. Les jeunes filles des tribus peuvent être victimes d’inceste", expliquait en 2019 Josette Augustin aux Parlementaires. Louis Jehel complète en rappelant que la consommation d'alcool et de drogues est aussi un fléau aux Antilles et à La Réunion.

Trouver de l'aide, sans craindre d'être stigmatisé ou menacé

Même si elle est moindre en Outre-mer, la libération de la parole vient avec son revers, une forme de déstabilisation des victimes : "elles ont des réactions de colère [face aux témoignages des autres]. Elles se disent 'pourquoi on en parle autant? Moi qui ai fait tant d'efforts pour ne pas y penser. Et là on m'impose d'y penser tout le temps." Cette multiplication soudaine des prises de parole, des témoignages liés au hashtag #metooinceste, met certaines victimes en danger. Et trouver une aide adaptée n'est pas toujours facile. 

Dans les grandes villes hexagonales, il y a quand même une beaucoup plus grande confidentialité. Dans les autres villes des régions, on peut aller dans la région d'à côté, si on veut être sûr d'avoir plus de tranquillité, de ne pas rencontrer des personnes de la famille quand on va consulter.

Dr Louis Jehel, psychiatre

 

Le Dr Jehel est le président de l'association "SOS KRIZ", une plate-forme d'intervention par téléphone dédiée à la question des violences, notamment de l'inceste. Basée en Martinique, elle prend les appels des victimes de l'ensemble des territoires d'Outre-mer pour les écouter - anonymement si besoin - et les réorienter vers des structures plus proches de chez elles, quand elles le souhaitent. Pour contacter SOS KRIZ, un numéro vert : 0800 100 811.